Camille Gladu-Drouin

Louis-Philippe Gingras, le tigre géant

Le lancement de Troisième rangée, à l’image du nouvel album de Louis-Philippe Gingras, n’avait rien d’ordinaire et tout du statement. Une Sala Rossa remplie à pleine capacité, des drinks gratuits concoctés pour l’occasion par une amie, une cousine s’activant à la bonne marche de l’évènement, maman sur scène au piano le temps d’une chanson, douze musiciens, une expo de photos, un stand à chow-mein dans un coin et beaucoup, beaucoup d’amour; tout du party de famille et pas grand chose de l’évènement corporatif.

L’affaire c’est que Gingras, dès qu’on l’adopte, vous adopte aussi, et que bien vite vous faites parti de son univers et, oui, un peu de sa famille. Naturellement. Ça se passe souvent comme ça avec les personnages qui débordent du cadre; on peut pas vraiment juste les regarder sans qu’ils vous touchent.

Retourné à la maison quelques mois, il s’est mis à gratter du folk et du country, surtout parce que «ça se fait bien tout seul».

Fermer le chalet
Natif de Rouyn-Noranda, fils de musiciens (maman prof de piano, papa issu d’une formation classique et reconverti dans la construction), c’est à 17 ans que Louis-Philippe Gingras s’est exilé à Montréal pour étudier dans le but de devenir «jazzman à temps plein». Un parcours qui semblait fixé, mais comme le gars fait rien comme tout le monde, il a un peu changé d’idée en chemin.

Retourné à la maison quelques mois, il s’est retrouvé à court de musiciens pour son ensemble jazz et s’est mis à gratter du folk et du country surtout parce que «ça se fait bien tout seul». C’est donc un peu par accident qu’il s’est retrouvé au festival de Petite-Vallée, où après que ses chansons crues, drôles et singulières aient reçu une solide acclamation et remporté 6 prix il a décidé d’en faire son métier.

La tournée de promotion de l’album Traverser l’parc, qui a suivie, ne s’est pas non plus passée exactement comme prévu. «J’ai eu une passe très rough, dépression, peine d’amour, et je sortais à peine de l’hôpital quand j’ai lancé l’album. Avec le recul je sais maintenant que j’étais encore en psychose. Y’a des bouts où je pensais que c’était la mafia qui payait l’enregistrement et d’autres affaires délirantes de même, donc quand je me suis ramassé à faire des entrevues pour le disque j’étais pas capable d’en parler sans parler de ça».

Je vais bien, j’ai plus de temps pour réfléchir, observer…

L’aisance avec laquelle il vulgarise ses troubles bipolaires et de son cheminement lui vaudra de se retrouver porte-parole de l’AQPPEP, un organisme et un réseau de cliniques spécialisées en intervention précoce lors de psychoses dans leur premier épisode. «Là je suis diagnostiqué et suivi, je dose mon énergie, je suis ma médication pis souvent je me sens beaucoup plus heureux et balancé que pas mal de mes amis, qui ont aucun diagnostic et qui en arrachent. J’ai pas un discours de pitié là-dessus; j’en parle parce que si ça incite des gens à aller consulter, ou juste à être conscient que ça existe c’est déjà ça.»

Un rôle qu’il tient encore, alternant souvent les concerts aux conférences où il donne son parcours en exemple pour montrer aux jeunes aux prises avec la maladie et à leurs proches comment on peut s’en sortir et n’avoir rien à envier à personne en terme de qualité de vie.

L’univers de Louis-Philippe Gingras est marqué par une forte propension à garder ça simple, direct.

«J’en parle un peu moins parce que cet album-là est pas particulièrement marqué par ça. Je vais bien, j’ai plus de temps pour réfléchir, observer… Y’a peut-être Fermer le chalet qui parle de faire des deuils, de passer à autre chose quand t’as eu une passe tough. C’est peut-être le lien avec ça. Sinon ben je sais pas… c’est sûr que ce qui m’arrive dans ma vie transparaît dans mes textes et ma façon de voir les affaires, mais je me suis jamais assis pour écrire une toune sur la santé mentale, tsé.»

Cap d’acier
L’univers de Louis-Philippe Gingras est marqué par un franc parlé, une manière unique de créer des images universelles à partir du détail le plus banal et une forte propension à garder ça simple, direct. L’humour qui s’en dégage vient souvent de la justesse de l’observation autant que de la façon originale de tourner l’idée.

Des traits qu’on retrouve dans l’œuvre de Desjardins, une manière d’être au monde peut-être un peu issue de l’Abitibi. «Je cherche la simplicité, ouin. Le plus beau paysage que je connais c’est au Lac Vaudray, ce que je vois quand je vais m’écraser chez ma mère. L’autre bord du lac y’a juste une stretch d’arbre. Y’a ça, le ciel pis l’eau. Là je reviens d’Europe, j’ai vu des bouts des Alpes, des osties de beaux paysages, mais ça reste la plus belle affaire que je connais. Dans mes relations aussi. Mes amis, ma vie amoureuse. Faut que ça reste simple pis vivable. J’essaye d’être quelqu’un de simple pour les autres aussi.»

On est loin de la pose de l’Artiste, de l’abstraction et du méta-discours sur l’art.

Quelque chose comme de la sagesse populaire, une intense présence à l’instant qui transparaît dans l’œuvre du chanteur autant que dans sa vie. «T’chopper du bois j’pense que c’est mon activité favorite. J’aime plus ça que le sexe pis la musique. Parce que ça, t’es sûr ça va être le fun. Le pire qu’y peut arriver c’est que tu manques ta bûche pis que t’en prennes une autre tsé. C’est rassurant, pis ça défoule en crisse.»

On est loin de la pose de l’Artiste, de l’abstraction et du méta-discours sur l’art; en fait, avec LP, on a souvent plus l’impression de parler avec un jobbeur quand il est question de construire des chansons. «Je fais ça parce que je sais rien faire d’autre. J’ai travaillé mon étude de la musique, l’étude de mon manche de guitare, des arrangements, de l’écriture. J’ai soit fait des études soit vraiment bûché dans mon coin sur chaque aspect de cette affaire-là. C’est pas l’univers qui m’envoie des messages; souvent c’est plus Yvon à la shop avec sa boite à lunch. Après, c’est une job. Du travail. T’asseoir pis écrire pis pousser ton affaire.»

C’est ce qu’on entend partout sur Troisième rangée; du travail, des phrases finement sculptées souvent dans la matière la plus rough. «Je suis pas capable de botcher. Je suis pas très bon à entreprendre quelque chose, mais quand j’ai quelque chose à faire je vais le faire bien, c’est plus fort que moi. Je tiens ça de mon père. Tout ce qu’il a fait dans sa vie de gars de construction c’est sur le 90 en crisse, sua goutte, tout le temps. J’ai déjà entendu Gilles Vigneault dire dans une entrevue «je suis incapable de mal corder du bois».

Peu d’artistes savent parler du milieu ouvrier avec autant de sensibilité.

C’est ça. Je suis de même. Dès que tu botches quelque chose ça tient pas, ça va s’écraser à terre et là tu vas te faire chier. Même danser sur un plancher de danse j’ai appris à bien le faire; un moment donné j’étais avec une fille qui prenait des cours de swing pis je l’ai fait. Astheure quand y’a de la musique je suis pas capable de juste faire grunge et bouger mes bras n’importe comment, faut vraiment que je danse comme du monde. C’est un bel héritage je trouve, pis une belle qualité de citoyen. Si j’ai des enfants, je vais essayer de leur transmettre le goût de bien faire les affaires.»

La chanson Cap d’acier fait justement référence à «Yvon de la shop» qui, rentrant le matin à la job, s’exclame pour mettre la gang de bonne humeur : «une autre belle journée qui a jamais été travaillée!». Je fais remarquer à LP que peu d’artistes savent parler du milieu ouvrier avec autant de sensibilité. «Le fait que mon père soit un travailleur manuel m’a sûrement donné un plus grand respect pour ce métier-là, ce monde-là. Je l’ai fait aussi un peu. Je suis un très mauvais charpentier-menuisier, mais un très bon helper.» Il me rappelle aussi une soirée éméchée où il m’a entendu dire de Dany Placard, qui tient la basse en plus de réaliser l’album, que c’était notre Bruce Springsteen, notre « working-class hero».

Clairement, on reconnaît une communauté d’esprit entre le chanteur de Rouyn et celui du Lac-St-Jean là-dessus. «Une des raisons pour lesquelles on a cliqué moi pis lui c’est qu’on écrit en gars. Pas en misogynes ou en masculinistes là; juste «en gars». On a des univers qui se ressemblent. On est des boys de région, et on a gardé ça même en devenant urbains. Y’a pas grand monde en chanson qui parlent de cette vie-là, du travail manuel sans en faire une grosse joke ou prendre ça de haut. Tsé la toune des Cowboys Fringants Marcel Galarneau là… ouan, c’est ça. On est pas là mettons.»

Sur cet album, Gingras souhaitait aller vers les autres.

Troisième rangée
Pourquoi Troisième rangée? «C’est parti d’une anecdote. Ma gérante m’a annoncé au téléphone qu’elle me lâchait pendant que je faisais l’épicerie. Mettons que j’ai abandonné le panier… Au début on voulait appeler ça «le plein d’ordinaire» parce que c’est un peu le thème de l’album, mais on trouvait ça trop automobile. Troisième rangée ça marche, c’est quelque chose de quotidien et en même temps une place où les affaires sont mélangées, les cannes de pâtes pis les fruits frais.»

L’intention de Gingras était d’abord de se déprendre de lui-même, d’aller vers les autres sur cet album. « Les premières chansons que j’écrivais se passaient dans ma tête. Je parlais de moi, comment je vis telle ou telle chose, des anecdotes très réelles. Des tounes que j’avais même de la misère à chanter parce que j’accrochais sur un mot qui me ramenait trop quelque part de pas l’fun. Tandis que là je suis dans le monde, j’observe.

C’est toujours en revenant à ce qu’il a de plus proche et familier que l’artiste touche à l’universel.

On dirait que j’ai pris un petit recul. C’est libérateur de sortir un peu du journal intime. En même temps, si Troisième rangée était un roman ce serait de l’autofiction. » Beaucoup de la force de l’auteur-compositeur réside dans la proximité qu’il a d’avec ses sujets, le talent d’être toujours au bon niveau pour en parler, au milieu d’eux et pas en train de flotter quelque part au-dessus.

Comme pour la pochette, une photo réalisée par Camille Gladu-Drouin (notre photographe, allo) qu’il voulait conceptuelle, pas trop proche de l’œuvre, et qu’il a fini par faire dans la shop de son cousin à Rouyn avec le chien de sa tante et son premier amour d’enfance, c’est toujours en revenant à ce qu’il a de plus proche et familier que l’artiste touche à l’universel.

Annie
La pièce Annie (présentée ainsi «Pour Annie, qui préfère que je taise son nom complet ») est une belle chanson d’amour un peu comique qui se termine en criant pas mal de fois «Annie St-Pierre». C’est qu’il y a une impudeur de l’ordre de la liberté dans l’œuvre de Gingras; pas de la provocation, juste un sentiment que l’auteur écrit en se disant constamment es-tu game? Et qu’il y va, à fond. «Ouan, j’ai pas beaucoup de pudeur dans vie. Je me mets pas tout nu tout nu là, mais un peu tout nu, tsé. Ça m’amène souvent dans l’angoisse de là je vais tu avoir l’air trop intense? Le monde veulent tu vraiment entendre ça? En même temps…»

J’étais là à l’ADISQ. J’avais un beau veston, mon t-shirt d’animaux de la jungle pis un bolo de shériff.

En même temps c’est quelque chose qui frappe dans le mille en chanson au Québec, récemment. Une sincérité crue, un rejet de l’artifice, le droit d’être soi-même, d’être différent, de déborder. Quelque chose de grunge comme remède aux chanteuses préfabriquées qu’on nous vend depuis un long moment. As-tu hâte d’aller nous faire un Safia Nolin à l’ADISQ Louis-Philippe? «J’étais là à l’ADISQ. J’avais un beau veston, mon t-shirt d’animaux de la jungle pis un bolo de shériff. Une chance je suis pas monté sur le stage ça aurait mal fini… On rit, mais le pire c’est que ça aurait été correct j’pense. Toute cette affaire-là ça fait juste ressortir comment les filles ont pas le droit de faire ce que Jean Leloup fait depuis 25 ans.»

On jase un peu de l’industrie et un moment donné je lui fait remarquer qu’au fond les radios FM et la télé commerciale, c’est ça que consomme ses gars de shop. «Je sais ben. Quand je travaillais dans une shop de ski-doo les gars me posaient des questions sur ma carrière en musique; comment ça marche, c’tu payant… Je leur expliquais que non, que c’est tough, mais qu’on a quelques acquis qu’y faut pas perdre si on veut pas crever de faim, genre que Radio-Canada c’est important. Je pense pas qu’ils vont venir à mon show, mais on sait jamais. C’pas des gars qui consomment de la musique… en même temps oui, ils écoutent Énergie à la journée longue! Le monde a besoin de musique!»

Eh.

Et la musique a besoin de Louis-Philippe Gingras.

Le lancement de l’album Troisième rangée de Louis-Philippe Gingras… en images, c’est par ICI!

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