Kristina Servant

Montréal est-elle vraiment une ville « metal » ?

La métropole a une relation d’amour compliquée avec le heavy metal.

« En tant que metalhead, je me sentais jamais respecté quand je disais à quelqu’un que j’aimais le death métal », m’explique Craig Sauvé au téléphone.

Dans les dernières semaines, le conseiller municipal de la ville de Montréal s’est retrouvé au premier plan lorsque la métropole a accepté sa nouvelle motion. L’objectif : déclarer Montréal comme étant une ville d’excellence du heavy métal. Par la même occasion, le conseiller souhaitait que la ville reconnaisse le métal comme forme d’art aussi valide que le jazz, la musique classique ou encore les arts visuels.

L’idée n’est pas si farfelue. La veille de cet entretien, je parlais à Félix Desfossés, journaliste, blogueur, musicien et, surtout, auteur du livre L’évolution du métal québécois: No Speed Limit (1964-1989). Pour lui, l’histoire d’amour entre Montréal et le métal ne date pas du premier Heavy MTL. « Dès les années 1970, il y avait des groupes heavy qui passaient à Montréal, dont Black Sabbath et Led Zeppelin. » 

Il ajoute que l’idylle s’est continuée avec l’arrivée d’une nouvelle vague de métal britannique, qui incluait Iron Maiden et Motörhead. « Ça a toujours été une bonne ville d’accueil aussi pour le rock progressif, qui est une des racines vraiment importantes du métal. Le rock progressif, c’est ça qui a vraiment amené la virtuosité dans le rock. »

Montréal, ville correcte du heavy métal

Alors voilà, Montréal est la capitale mondiale du métal depuis les tous débuts. C’est ça?

Pas vraiment.

« Il n’y avait pas nécessairement eu tout de suite de réponse, pas de bands montréalais pour avoir le son du New Wave of British Heavy Metal, », explique Félix à l’autre bout du fil.

Je lui demande si un groupe comme Black Sabbath, qui n’avait pas encore l’étiquette de « légende » dans le temps, attirait des foules disproportionnées. « Il y avait suffisamment de fans pour remplir les salles. Mais ce n’était pas exceptionnel, dans le sens où, en allant dans n’importe quelle autre métropole de la planète, des salles semblables allaient être remplies. Il y avait des fans à Montréal, mais il y en avait aussi à Toronto, New York, Vancouver… »

« Les groupes aimaient particulièrement Montréal pour le côté libre, libertin. C’est-à-dire de pouvoir rentrer aux danseuses, la drogue était peut-être plus accessible plus facilement… Il y avait un côté plus wild à Montréal. »

Je ne suis pas certaine que c’est l’héritage que veut célébrer la ville avec sa nouvelle motion, mais c’est assez pour éviter le retrait.

C’est au moins assez pour laisser le temps à la ville de féconder, lentement mais sûrement, une scène locale florissante. Très lentement. « Il y a le fait que notre industrie a longtemps été assez refermée sur elle-même. Donc les ponts à faire avec l’Europe, les États-Unis et le reste du Canada sont toujours à faire. À refaire. À entretenir. Et ça peut être un problème. »

Montréal, ville avant-gardiste du heavy métal

C’est à partir du milieu des années 1980 qu’on retrouve enfin des groupes qui sauront avoir une influence. Et ce sont des groupes dont on peut être fiers. Félix Desfossés est prêt à donner pas mal de street cred au métal montréalais. « Les groupes n’ont peut-être pas été les plus populaires, mais ceux ayant percé venant du Québec sont souvent les plus authentiques et les plus avant-gardistes. »

En plus de l’influence de rock progressif qui fait partie de notre ADN collectif, ces formations aiment varger, thrasher et certaines se retrouvent même au front lors des débuts du death métal. Il me cite entre autres Damnation. Le groupe montréalais n’est pas assez connu pour avoir sa propre page Wikipédia, mais il a quand même réussi à avoir une influence sur Dead, figure légendaire et tragique du black métal. Le scandinave faisait partie du groupe culte Mayhem jusqu’à sa mort, graphiquement documentée sur la pochette d’un de leurs bootlegs. L’historien musical me cite également des groupes aux entrées Wikipédia bien garnies. Parmi ceux-ci, les icônes des années 1990 Kataklysm et Cryptopsy, ainsi que Despised Icon, groupe-phare de la scène deathcore des années 2000.

Sauf que parler de la scène métal montréalaise, c’est aussi faire des détours ailleurs dans la province.

Régions d’excellence du heavy métal

Et ça, c’est un aspect que le conseiller Craig Sauvé lui-même est plus que prêt à admettre. Il précise d’ailleurs que sa motion ne se voulait pas exclusive, que le métal est vivant partout en province. « Parce que je suis conseiller de ville de Montréal, je devais parler un petit peu de Montréal », indique-t-il. « Mais [le métal], c’est une grande communauté québécoise ».

Même son de cloche chez Félix Desfossés. « Pour moi, le phénomène métal est pan-québécois. »

« Montréal joue le même rôle que les grandes métropoles du monde, c’est-à-dire que c’est un agrégateur, un point de rassemblement. Mais le métal arrive beaucoup, beaucoup, beaucoup des régions, et même des banlieues. »

« Rimouski était la capitale du métal dans les années 90 : Metallica est allé jouer là. Eux et Iron Maiden sont allés jouer jusqu’à Chicoutimi à la fin des années 80. Présentement, la capitale depuis plusieurs années, c’est Rouyn-Noranda. C’est une ville au prorata qui attire à peu près autant de monde pour un groupe comme Aborted, qui est venu la semaine passée, que Montréal va attirer. » Le groupe belge s’est en effet payé un détour en Abitibi avec Cryptopsy après son spectacle à l’Astral de Montréal.

Maxime Lemire connait bien cette réalité, lui qui a tourné au Québec plusieurs fois avec son groupe Dance Laury Dance. Celui qui habite la métropole depuis plusieurs années estime toutefois que la scène montréalaise est peut-être plus en santé. Il cite entre autres des lieux de diffusion spécialisés dans le rock comme le Fattal, les Foufounes électriques ou les Katacombes comme le genre d’endroit qui peut manquer ailleurs. « Tu n’as pas vraiment de salles de spectacles métal à Québec. »

Il raconte d’ailleurs avoir vu disparaître un bon nombre de salles de spectacles spécialisées dans le reste de la province. « Ce qui se passe en région, c’est que c’est compliqué. Souvent, ils n’ont pas l’aide financière nécessaire. Ce qui marche, ce sont soit des Petite Grenouille, ou de gros spectacles. »

Ceci dit, celui qui a chanté la chanson-thème du dernier Carnaval de Québec ne croit pas non plus qu’il faille mettre Montréal sur un piédestal. « Est-ce qu’un festival comme Heavy MTL serait viable à Québec? Si tu as un gros headliner comme Iron Maiden, que tu les mettes à Québec ou Trois-Rivières, tu vas attirer du monde. »

« Slipknot va jouer [au Festival d’été de Québec] et ce ne sera pas juste du monde de Québec : ça va vider les régions avoisinantes! »

Et enfin, on ne peut pas parler du métal au Québec sans mentionner Voivod, le groupe de Jonquière qui aura su mettre la province sur la carte à l’international. « Ils étaient dans le peak de la vague thrash métal quand ça a commencé autour de 1983-84, explique Félix Desfossés. Ils étaient au même point que Metallica qui commençait. » Craig Sauvé et Maxime Lemire ont aussi fait allusion à l’impact et l’influence du groupe légendaire dans leurs entrevues respectives. Gorguts, originaire de Sherbrooke, est un autre exemple de grand groupe métal qui n’est pas né dans la métropole.

Ultimement, est-ce que la province de Québec au grand complet devrait se déclarer « Lieu d’excellence du heavy métal »?

« Je les encourage à faire cette motion à l’Assemblée nationale! », répond sans hésiter le conseiller montréalais.

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