Katani Julian

On a parlé avec la traductrice micmaque de « Blackbird », Katani Julian.

Ce que la traduction de «  Blackbird  » peut nous apprendre des langues autochtones en général, et du micmac en particulier

La version micmaque de Blackbird a été vue plus de 700 000 fois sur YouTube. Sa jeune interprète, Emma Stevens, a été invitée à la chanter à Nairobi, au Kenya, devant des dignitaires de l’ONU. Sir Paul McCartney lui-même a salué l’adaptation de sa chanson écrite en 1968. Tout ça était déjà beau, mais discuter avec la traductrice Katani Julian nous en a appris encore plus sur la beauté du micmac et l’importance de préserver cette langue.

Qu’est-ce qui vous a amenés à traduire cette chanson des Beatles?

C’est le prof de musique de l’école qui m’a proposé de traduire Blackbird, parce que 2019 est l’année internationale des langues autochtones. Avant de la traduire, j’ai fait une recherche pour comprendre ce que Paul McCartney voulait dire. J’ai appris qu’en fait, c’était une chanson sur les droits civiques américains. En Angleterre, « bird » est un mot familier pour désigner une « fille », et donc « blackbird », c’est l’histoire d’une petite fille noire qui s’émancipe au temps de la ségrégation. J’ai trouvé que c’était tout à fait à propos, car nous aussi, nous avons vécu de l’oppression.

Quels ont été vos plus grands défis?

Respecter le rythme! Par exemple, la phrase « Take these broken wings and learn to fly », c’est neuf syllabes. Mais en micmac, la traduction littérale donne 19 syllabes! J’ai dû raccourcir et choisir les mots les plus importants. J’ai eu de l’aide de mon père pour confirmer la sonorité de certains mots, comme « blackbird », qui se dit « pu’tlis kiej » en micmac. C’est le son que le merle noir fait. Un autre défi, c’était de traduire « Take these sunken eyes and learn to see ». En micmac, ça n’a aucun sens, car nous n’utilisons pas de métaphores!

Pourtant, dans mon esprit de blanche, les langues autochtones, c’est juste ça, des métaphores!

Le micmac est une langue de survie : mes ancêtres n’avaient pas le temps de créer des métaphores. Mais c’est vrai que c’est poétique, parce que quand on traduit du micmac à l’anglais ou au français, ça devient automatiquement de la poésie. Par exemple, la traduction de « kitpuewiknaql wpukikl », c’est : « il ou elle a le regard puissant d’un aigle ». Mais si on traduisait mot pour mot, ça donnerait : « comme un aigle, ils sont puissants, ses yeux ». À l’école, on nous a enseigné à ne pas traduire comme ça parce que ça ne respecte pas l’ordre des mots.


Le prof de musique Carter Chiasson, la traductrice Katani Julian et l’interprète Emma Stevens.

Vous enseignez le micmac et le parlez depuis votre enfance. Pourquoi aviez-vous besoin de valider certains passages auprès de votre père?

Je maîtrise très bien ma langue, mais comme le micmac est sur un déclin depuis plusieurs années, plus une personne est vieille, plus elle est experte de la langue. Mon père a 77 ans, il a appris de son parrain, qui lui est né en 1875. Il connaît donc l’ancien micmac, dont certains mots ont disparu depuis. Moi, j’ai 55 ans, alors il y a des mots que je ne connais pas même si je suis consultante en langue micmaque pour la commission scolaire. Quand on parle à des aînés, ils sont à un autre niveau! Notre tradition est orale alors nous nous reposons beaucoup sur eux.


Katani Julian et son père Albert «Golydada» Julian.

D’autres langues autochtones ont disparu. Comment le micmac a réussi à survivre jusqu’à maintenant?

Mon père était dans un pensionnat où on lui interdisait de parler sa langue. Il est resté là pendant huit ans. Il a fondé un club secret où les jeunes se parlaient micmac entre eux. Les choses ont commencé à changer en 1982, quand on a repris le contrôle de l’enseignement autochtone. Avant, on nous forçait à apprendre le français ou l’anglais à l’école, mais nous avons réclamé une éducation dans notre langue.

Comment se manifeste le déclin du micmac?

On estime qu’il reste seulement 8000 locuteurs micmacs au Canada, surtout dans l’Est, comme ici en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick et chez vous à Ristigouche. Dans ma communauté d’Eskasoni, quand j’ai commencé à enseigner il y a 22 ans, la moitié de mes élèves pouvaient parler micmac. L’an passé, seulement 10 % le parlaient couramment, peut-être 2-3 élèves dans une classe. Je le vois disparaitre. Mais il y a des jeunes comme Emma qui sont intéressés à le préserver, qui sont fiers de la langue et des traditions micmaques.

Parlait-elle micmac?

Ses parents le parlent, alors elle le comprend, mais sa première langue est l’anglais. Ça lui a pris un mois pour apprendre la chanson.

La chanson tombait particulièrement à point, à quelques jours du dépôt du rapport sur les femmes et les filles autochtones disparues ou assassinées. Y voyez-vous un lien?

Oui. La chanson est une métaphore très puissante. On a donné un micro à cette fille autochtone de 16 ans dont les statistiques montrent qu’elle fera face à plusieurs défis. Ce qu’elle a fait est très beau et fort. Pour nous, c’est un symbole d’émancipation. La chanson lui donne une voix. Elle peut se réaliser en tant que femme et en tant qu’autochtone. C’est elle, le merle noir.

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Dans la même catégorie

L’héritage culturel du Théâtre Lionel-Groulx

Un gros joueur dans la vie culturelle de Sainte-Thérèse.