Où sont les safe-spaces dans les festivals montréalais ?

À l'aube de la saison des festivals de musique à Montréal, on s'est demandé quelles initiatives ont été posées pour prévenir diverses violences à l'endroit de personnes vulnérables.

On se mentira pas : le harcèlement sexuel est encore un fléau en 2018. Largement révélé par le #moiaussi l’an dernier chez ceux qui tardaient encore à s’ouvrir les yeux, le phénomène n’a pourtant jamais été un secret pour qui que ce soit et survient encore malheureusement trop souvent en public. Et quoi de mieux pour un prédateur qu’une foule compacte, où les victimes n’ont bien souvent pas de recours à proximité?

Ben ça semble justement être ce que ben des prédateurs se sont dit, puisqu’en 2017, un sondage mené par le Conseil des Montréalaises démontrait que 68 % des femmes de 14 à 24 ans ont déjà été victimes de « comportements déplacés » durant leur visite d’un festival montréalais. 68 %, c’est grave!

Et si certains festivals, comme le Festival International de Jazz de Montréal ou Osheaga, ont décidé d’arrêter de jouer à l’autruche et de prendre des mesures concrètes, notamment en offrant des safe spaces aux femmes et aux membres de la communauté LGBTQ+ et en s’alliant à l’organisme Hirondelles, on peut se demander si une équipe d’une trentaine de personnes est suffisante pour venir en aide à une foule de plusieurs milliers.

On s’est demandé, chez URBANIA, jusqu’où certains festivals montréalais allaient pour protéger les communautés à risque durant leurs activités. Parce que si les gestes posés par le FIJM et Osheaga peuvent avoir l’air de ne pas être assez, c’est peut-être aussi une des plus grosses mesures qu’on retrouve dans l’industrie en fait… Le meilleur moyen de le savoir? Contacter des représentants de trois festivals. Et bon, j’ai triché un peu : j’ai écrit à des représentants de trois organismes que je savais déjà engagés dans la lutte contre le harcèlement.

Aussi à noter : au fil des discussions, il s’est révélé impossible d’échapper à la sempiternelle question de la parité dans les programmations. On en a aussi jasé avec nos invités, question de bien accomplir notre devoir de « petits hipsters réactionnaires », comme dirait Fred Dubé.

Nicolas Cournoyer, co-fondateur de Piknic Électronik et Igloofest

Un des gros défis, et l’une des principales caractéristiques du Piknic et d’Igloofest, c’est qu’on est très loin du festival traditionnel qui se déroule sur une semaine ou quelques jours. C’est pas loin de 25 semaines par année qui sont consacrées à la musique par l’organisation, et la gestion sur place est donc bien différente des standards habituels.

Ça, l’équipe l’a bien compris et c’est donc à l’interne que les initiatives de prévention sont centralisées. Après une collaboration avec l’organisme Pluri l’an dernier pour former et sensibiliser l’équipe terrain au phénomène du harcèlement sexuel, le festival a décidé de récidiver cette année, mais avec le GRIP (Groupe de recherche et d’intervention psychosociales) à la place. L’idée est d’offrir une formation aux différents intervenants qui risquent d’avoir affaire à des personnes victimes de violences sexuelles, physique ou psychologique, pour faire de la prévention et de l’intervention, en plus de leur offrir un intéressant volet sur les bonnes façons de réagir face à des situations impliquant des problématiques de consommation de drogues et d’alcool.

«Cette problématique a toujours existé en événementiel, mais il est temps de réagir et j’espère que d’autres vont suivre! Il reste encore de la sensibilisation à faire. Il faut sensibiliser tout le monde en fait.»

L’idée, qui était au départ de simplement suivre un peu l’exemple du FIJM avec la présence d’Hirondelles sur place l’an dernier et l’inclusion d’une zone détente, a donc fait des petits. Si Hirondelles ne sera pas de la partie cette année, il y aura au final encore plus d’intervenants disponibles grâce à l’équipe du Piknic et d’Igloofest. « Cette problématique a toujours existé en événementiel, mais il est temps de réagir et j’espère que d’autres vont suivre! Il reste encore de la sensibilisation à faire. Il faut sensibiliser tout le monde en fait. »

Et pour ce qui est de la programmation, Piknic Électronik est loin de faire figure de cancre cette année. Sur les 75 artistes qui se produiront derrière ses platines, 48 sont des femmes. Et l’on n’a pas que boosté les petites scènes pour faire bonne figure : les femmes sont bien souvent les principales têtes d’affiche de leurs soirées respectives. Nicolas m’a assuré que c’est important pour la programmation depuis quelques années, mais que le succès de 2018 ne fera pas exception pour la suite des choses. On garde espoir!

Jennifer-Ann Weir, directrice générale de Mutek Montréal

Étant elle-même une femme, Jennifer-Ann pourrait difficilement être plus consciente des problèmes qui sévissent dans l’industrie, même si elle constate une certaine évolution depuis qu’elle a commencé à travaille dans le domaine de la culture. « Y’a un renouveau qui se fait et on inclut plus de femmes aux tables de discussion et c’est une bonne chose, mais faut pas s’arrêter là. »

Et Mutek ne s’arrête justement pas là. Outre sa lutte contre les inégalités salariales dans le milieu culturel, l’organisme prend depuis plusieurs années des engagements concrets pour redonner une place de choix aux femmes. Jusqu’à tout récemment, c’était d’ailleurs le seul festival nord-américain à avoir un engagement clair à l’international pour une programmation paritaire, grâce à l’initiative Keychange, un programme favorisant l’échange d’artistes féminines entre diverses organisations de partout sur la planète. Mutek tiendra d’ailleurs deux jours de symposium portant entre autres sur le rôle des femmes dans la musique afin d’instaurer un dialogue avec les institutions culturelles.

Pour ce qui est de la lutte contre le harcèlement plus concrètement, Mutek travaille avec Pluri depuis l’an dernier sur le festival, pour de la formation, de la prévention et de l’intervention. Leurs représentants sont également bien souvent conscientisés à cette problématique, en plus d’être formés pour réagir à des overdoses de fentanyl. Ceci dit, le festival n’avait jamais vraiment senti la nécessité de mettre en place ces mesures, son public cible venant plutôt dans un esprit de découverte artistique que pour faire le party dans bien des cas, selon sa directrice générale. Ça fait jamais de tort quand même, disons-le.

Eric Cazes, directeur des opérations de Pop Montréal

Pour Pop Montréal, la question de la prévention du harcèlement sexuel qui est sur toute les lèvres en ce moment ne s’est jamais vraiment posée. Elle s’est plutôt imposée naturellement dès le tout début du festival, faisant partie des valeurs de l’organisme, et évolue organiquement chaque année. « C’est intrinsèque aux valeurs de Pop. On a plus que la parité dans l’équipe et le staff représente bien la communauté LGBTQ+ aussi. »

Les initiatives d’inclusion mises en place sont d’ailleurs nombreuses et n’ont pas été ajoutées récemment « pour suivre une mode », selon le directeur des opérations du festival. Outre une collaboration avec les organismes Pluri et Tel-Aide, pour faire de l’intervention et de l’écoute active, l’équipe fait aussi appel à des salles qui sont souvent déjà reconnues pour leur activisme dans le milieu. Les autres sont encouragées à employer si possible un staff paritaire et à offrir des toilettes non-genrées. Pop favorise aussi des lieux accessibles aux personnes en situation de handicap et travaille avec l’organisme AXCS pour installer des rampes d’accès temporaires dans certains lieux. Finalement, la direction emploie presque majoritairement des femmes au sein de son équipe technique et des agents de sécurité paritaires sont déployés sur toute la durée du festival.

Outre une collaboration avec les organismes Pluri et Tel-Aide, pour faire de l’intervention et de l’écoute active, l’équipe fait aussi appel à des salles qui sont souvent déjà reconnues pour leur activisme dans le milieu.

Pt pour ce qui est de la prog, on ne vise pas que la parité homme-femme, mais aussi l’inclusion d’artistes de la communauté LGBTQ+. Plus il y en a, plus on contre leur marginalisation et les violences à leur égard, une démarche bien plus efficace à long terme que n’importe quel safe space, selon Éric. Cette année, sur les grosses têtes d’affiche principales du festival, qui seront révélées sous peu, on retrouve 12 artistes ou bands majoritairement féminins sur 21. Et pour Pop, le secret c’est tout simplement de s’éloigner des bookings traditionnels qui concentrent tous leurs efforts sur deux ou trois artistes très coûteux, et souvent masculins, pour éviter le piège des exclusivités et des horaires surchargés souvent nommés par ses compétiteurs comme les obstacles à la présence de femmes sur leurs programmations. Faut juste faire preuve de créativité, en gros.

Outre ces gros joueurs, pour poursuivre la discussion, on vous invite à visiter la page Facebook de Pluri, organisme name-droppé par pas mal de monde dans l’industrie. L’organisme, en plus de ses services de prévention dans les festivals, spectacles et événements underground, offre aussi parfois diverses conférences, formations de staff et workshops à petit prix. C’est assez magique!

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