Petit guide d’introduction au shoegaze

Pour mieux connaître ce sous-genre du rock.

Puisque dans la vie comme dans la musique, y a pas juste deux genres, on a décidé de faire sortir de l’ombre certaines niches musicales plus obscures ou plus douteuses, pour le meilleur ou pour le pire. Aujourd’hui, on s’intéresse à la grosse distorsion brumeuse et au renouveau du psychédélisme avec le shoegaze.

Les rockeurs ont toujours été célébrés comme d’intrépides chevaliers modernes du son, se faisant valoir autant par leurs excès que par des soli (le pluriel de solo en italien là) enflammés. On a juste à regarder la scène avec Ozzy Osbourne dans The Dirt, le nouveau biopic de Mötley Crüe sur Netflix pour le comprendre. Mais qu’est-ce qui se passe quand on met tout ça de côté et que les rockeurs deviennent des techniciens du son hors pair, ne quittant jamais leurs pédales d’effet des yeux? Si on perd en divertissement pur, la musique n’en est pas moins bonne, loin de là!

La genèse

Avec le passage de la vague gothique sur le rock anglais, menée de front par les Cocteau Twins ou encore Siouxsie & The Banshees et son guitariste Robert Smith, qui quittera éventuellement le groupe pour fonder The Cure, le rock tend de plus en plus vers l’introspection. La punk a tourmenté et épuisé une classe prolétaire qui se cherche désormais de nouvelles idoles, incluant d’ailleurs Sid Vicous, membre fondateur des Banshees. Le post-punk s’étiole lui aussi à la suite du décès de Ian Curtis et toute la scène se cherche.

Vers la fin des années 80, une jeune génération de musiciens ne sait donc plus trop que faire, mais souhaite néanmoins éviter à tout prix les frasques du glam et du métal. Elle se réunit souvent, allant assister aux spectacles de ses confrères et en s’échangeant des membres sans trop de distinction. On surnomme même cette nouvelle scène The Scene That Celebrates Itself dans les médias musicaux pour en rire un peu. Scène qui s’intéresse d’ailleurs à une nouvelle forme de psychédélisme encore vague et caractérisée par un son gras et crunchy.

Les nouveaux Messies

Pour ces musiciens en manque de direction claire, l’étoile de Bethléem viendra de Dublin. En 1983 se forme alors un groupe qui inventera à lui seul la stylistique du shoegaze quelques années plus tard : My Bloody Valentine. En 1988, le groupe sort Isn’t Anything, un album révolutionnaire autant par les innovations sonores que par les techniques qu’il apporte. Il change du même coup le monde de la musique. Ce qui n’est pas rien considérant que Kevin Shields et Colm Ó Cíosóig se sont rencontrés par hasard dans un tournoi de karaté, pour l’anecdote.

Après un lent départ, le groupe alors plus près de la dream pop et du post-punk que de la shoegaze à proprement parler, trouve finalement son erre d’aller sous l’égide de Creation Records. Après l’ajout de la chanteuse Bilinda Butcher au sein de la formation, favorisant ainsi des harmonies de voix caractéristiques, et l’invention par Shields de la technique du guitar glide, le groupe se trouve enfin et décolle vers la gloire.

Détour technique

Mais qu’est-ce qui rend My Bloody Valentine si singulier? Commençons par mieux définir cette technique du guitar glide. Alors surtout utilisée dans le blues et le rock psychédélique, la whammy bar ou vibrato en bon latin, était peu à peu délaissée par la moyenne des guitaristes. Son utilisation sert principalement à venir faire vibrer, ou waver, le son de la guitare, expliquant son recours dans les soliloques principalement. Là où Shields intervient, c’est qu’il en rend l’utilisation quasi excessive, la tenant par la main avec laquelle il gratte ses accords. On assiste donc à une wave perpétuelle du son.

Ajoutez à cela un recours marqué aux pédales d’effets et vous obtenez un son particulièrement sous influence. Shields lui-même utilise d’abord et avant tout la Yamaha SPX90, une pédale de reverb pour amplifier encore plus la distorsion de son vibrato. Il conclut finalement en accordant souvent ses cordes en duo, pour créer des harmonies plus grasses et vastes. Ce ne sont pas tous les guitaristes shoegaze qui l’imiteront bien évidemment, mais les pédales et le gliding resteront la base de tout.

La suite de l’aventure

Au début des années 90, les groupes à suivre les traces de My Bloody Valentine sont maintenant légion. En tête de liste, on retrouve bien entendu les Anglais Slowdive, groupe nommé en l’honneur d’une pièce des Banshees, ainsi que Lush. Ces groupes gravitent alors également autour des Jesus & Mary Chains et ne seront étonnamment pas si bien reçus que ça à leurs débuts.

Provoqués par les représentations très statiques des groupes et leur propension à garder la tête baissée afin de bien contrôler les différentes pédales d’effet qui composent leur set-up, les médias spécialisés les accuseront bientôt de pratiquer du shoe-gazing (regarder toujours ses souliers), terme alors péjoratif.

Qu’à cela ne tienne, la scène continuera de se développer, influençant bientôt même certains groupes garages américains comme Dinosaur Jr. Et à force de tendre de plus en plus vers un son saturé, le shoegaze inspirera bientôt un autre courant majeur du rock des années 90, soit le grunge. Mais ça, ce sera pour une autre chronique!

Aujourd’hui

Le shoegaze n’a pas vraiment dérougi depuis ses 30 ans d’existence, même s’il jouit maintenant d’une moins grande visibilité. Avec l’engouement pour le rock indé et la dream pop, dont les frontières sont souvent perméables, mais aussi pour l’expérimentation électroacoustique, les membres des différentes formations finiront éventuellement par participer à la création du trip-hop, du post-rock et du post-métal.

Têtes d’affiche de ce dernier genre, les Américains Deafheaven jonglent depuis des années avec le son brumeux du shoegaze, mais transposé à la violence du métal : on appelle ça sans grande originalité du blackgaze. Sous une forme plus gentille, certains groupes se revendiqueront plutôt au début des années 2000 du Nu Gaze, mouvement mené de front par A Place to Bury Stranger et The Brian Jonestown Massacre, ainsi que dans une moindre mesure Deerhunter et le plus électronique français M83 à leurs débuts.

Le Québec n’est pas non plus en reste avec deux festivals qui mettent chaque année le shoegaze à l’honneur, soit les Nuits psychédéliques de Québec et le Distorsion Psych Fest, soutenu par la maison Mothland. Soulignons également le talent de quelques groupes reconnus internationalement comme les Besnard Lakes ou Suuns et Corridor, jusqu’à un certain point.

Le shoegaze en 5 albums

A Kiss In The Dreamhouse, Siouxsie & The Banshees, 1982

La muse post-punk d’une génération.

Isn’t Anything, My Bloody Valentine, 1988

Là où tout a commencé!

Mad Love, Lush, 1990

Le single De-Luxe aura été l’une des meilleures performances du shoegaze dans les charts internationales.

A Place to Bury Strangers, A Place to Bury Strangers, 2007

Plus noise que ses prédécesseurs, le groupe américain aura relancé le mouvement.

Slowdive, Slowdive, 2017

Après un hiatus de 22 ans, le retour du groupe n’aura pas déçu.

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