Enquête : les bands montréalais ont-ils encore un son distinctif en 2018 ?

On a enquêté et on a demandé à Future Islands, Lykke Li, Jenny Lewis, Patrick Bruel et plein d’autres artistes de se prononcer sur la question.

URBANIA et la Banque Nationale s’unissent pour vous inspirer à réaliser vos projets.

La chance m’a fait déménager à Montréal en 2005, juste après la sortie de l’album Funeral d’Arcade Fire. Durant toute une année, à tous les étages de la résidence universitaire où j’habitais, l’album jouait sur «repeat» dans la chambre de chaque étudiant étranger, y compris la mienne. Je me souviens parfaitement d’un vendeur du HMV – car ça existait encore – qui m’avait dit : «Tu aimes le son de Montréal? Tu devrais écouter Godspeed! You Black Emperor!»

En quelques semaines, presque toute ma bibliothèque mp3 est devenue locale. Comme j’arrivais d’Europe (à l’époque, toujours très en retard sur la culture nord-américaine), je ne me doutais pas que c’était toute la planète qui découvrait en même temps que moi ce son rock, indépendant, choral et libre. Cette année-là, des journalistes du New York Times, du SPIN, du Rolling Stone ont tous commencé à vanter les mérites de la scène indie anglophone de Montréal, PQ. What a time to be alive!

Ceci dit, en treize ans, les choses ont changé. Si le son de Montréal cherchait à résonner partout dans le monde en 2005, est-ce qu’il a réussi aujourd’hui? Est-ce qu’on parle toujours du même son? Faut-il faire table rase sur les efforts d’hier et recommencer à nouveau? C’est ce que l’équipe URBANIA se demandait et dans le but de le découvrir, j’ai interrogé des artistes et des professionnels du milieu sur le sujet.

Des premiers succès émouvants

Mikey Rishwain Bernard, directeur de la programmation de M pour Montréal, est quant à lui débarqué en 2007. Il travaillait dans l’industrie musicale californienne où le punk, le rap et l’électro régnaient en maîtres absolus, à l’époque. En entendant l’appel des sirènes des Stars, The Dears et autres Wolf Parade, il a quitté son appartement de Long Beach pour rejoindre les rangs de cette scène qui l’avait touché au coeur. Jason Bajada se souvient lui aussi de cette révolution musicale, et particulièrement de l’émotion qu’il a ressentie en voyant Arcade Fire attirer pour la première fois les foules à Coachella, lui qui avait aidé Win Butler à passer des «flyers» devant le Café Campus quelques années plus tôt.

Un son prisonnier de son étiquette

Pendant 10 ans, le «son de Montréal», a été défini de façon assez claire par les journalistes musicaux trop contents de trouver des explications à tout : des guitares électriques pour le côté rock, quelques violons ou xylophones pour le côté magique; un gros band, de préférence, qui met plus en avant une créativité que la personnalité d’un leader, des thèmes tragiques et hivernaux sur un métronome énergique et un esprit DIY. Ah oui! Et quelques mots de français dans les paroles, pour symboliser la majorité francophone de la ville, même si ce n’étaient clairement pas Malajube ou Karkwa qui faisaient vendre des copies du Rolling Stone.

Pour Mikey, on est restés bloqués trop longtemps dans cette longue phase indie rock post-Arcade Fire où tout le monde voulait continuer de surfer sur une vague en déclin. Les artistes continuaient d’expérimenter, mais le public attendait toujours un deuxième phénomène Arcade Fire.

Le son d’une myriade d’identités

Il semblerait qu’on ait enfin rompu nos chaînes, comme l’explique Jason Bajada avec soulagement : «Aujourd’hui, je trouve que c’est un peu plus varié, et c’est sûrement pour le mieux. On voit des artistes avec des styles complètement différents éclore. Je pense à Grimes, à Half Moon Run, au rap queb, à Mac DeMarco, à Chocolat ou à Lydia Képinski…»

Mais pour lui, les classiques restent les plus forts: « Leonard Cohen et Arcade Fire» est sa réponse lorsqu’on lui demande quels artistes définissent le son de Montréal.

Mikey Rishwayn Bernard irait même jusqu’à dire que, maintenant que la période indie rock est révolue, la musique montréalaise foisonne : «C’est tellement fresh. À chaque fois que tu allumes ta radio, c’est comme si tu avais pesé sur le bouton reset. Il se passe beaucoup de choses! La première fois que j’ai entendu Grimes et Mac Demarco (qui citent ouvertement Montréal comme le tremplin de leur carrière) ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu des diamants pareils. Aujourd’hui, c’est Kaytranada et Milk & Bone, les sons de Montréal!»

Ma musique ce n’est pas de la musique, c’est l’hiver

Camille Poliquin de Milk & Bone m’explique en quoi Montréal s’incarne dans sa musique. «Notre vie est construite en fonction des saisons. En été, il y a des festivals tous les jours et on emmagasine des expériences. Lorsqu’on entre en hibernation, l’hiver, on a le temps pour plus d’introspection. On peut ramener ça ensemble pour faire des chansons. J’ai l’impression qu’on a peut-être un langage plus imagé à cause de ça.»

Pour elle, la différence entre Montréal et les autres villes au climat semblable, c’est que d’une part, c’est une grande ville avec des loyers plutôt abordables, et d’autre part, c’est la capitale culturelle francophone en Amérique. Toutes sortes d’artistes ont de bonnes raisons de converger ici. Elle note cependant que Québec est aussi en train de se forger sa propre scène. Ce sont notamment Men I Trust [ndlr: bien qu’originaires de la Capitale, les membres habitent aujourd’hui Montréal), Hubert Lenoir ou Safia Nolin qui nous viennent alors en tête.

La complexité de la question la pousse d’ailleurs à déclarer comme artistes définissant le son de Montréal «Arcade Fire et plein d’artistes francophones (mais j’arrive pas à choisir!)»

Se décupler et s’imbriquer

Pour Gabrielle Rémillard, programmatrice pour les Francos de Montréal, le Festival international de Jazz de Montréal et Montréal en Lumière, c’est le multiculturalisme qui fait la richesse de la métropole : « Ce qui me vient à l’esprit d’emblée quand je pense au son de Montréal, c’est qu’il n’y en a pas, justement, car ils sont multiples. On est bon dans beaucoup d’affaires. Comme on est une communauté multiethnique ça donne aussi des mélanges multiculturels hyper intéressants entre artistes, ce qui confère peut-être quelque chose de typiquement montréalais. Il n’y a pas de lien, à priori, entre Arcade Fire et Boogàt. Ça va vraiment dans tous les sens et je pense que c’est ça qui en fait la richesse.» C’est vrai qu’en dehors d’Arcade Fire, l’autre grand héron de la musique montréalaise, c’est Leonard Cohen, fils d’une grande famille juive de Westmount et voyageur compulsif.

La sélection de Gabrielle a ceci de spécial qu’elle englobe trois périodes majeures de l’histoire de la musique québécoise: «Beau Dommage, Ariane Moffatt et FouKi.»

Mais pour Lary Kidd, ce multiculturalisme existe bel et bien. Le bémol, c’est qu’il n’est pas vraiment représenté dans les médias, en particulier dans le milieu du rap, dans lequel il évolue. «Mais j’aimerais aussi voir des groupes de rock haïtiens…»

Le hip-hop, nouveau pôle culturel

Pour tous les intervenants rencontrés, il y a un certain consensus : même si le son montréalais ne rentre pas dans une boîte unique, il y a tout de même une tendance remarquable qui est celle du rap queb. «Hier, j’ai rencontré le collectif rap 5 Sang 14. Eux autres, ils sont vraiment indépendants. Ils n’ont pas de label, ils ne font pas de festivals, ils n’ont pas de limites. Ils peuvent encore plus créer leur propre trend.» Encore une fois, les musiciens complètement affranchis de l’industrie, il n’y en a pas qu’à Montréal. Mais selon Mikey de M pour Montréal, on est toujours un peu en avance ici. «En plus grâce aux subventions, ça donne encore de meilleures chances d’avancer. On est chanceux d’avoir ça, ici. C’est pas partout.»

Lary Kidd semble effectivement regarder en avant. «Le Rap Queb a vraiment fait sa marque avec le franglais. C’était ça, le son montréalais, mais maintenant, c’est juste une facilité. […] En début de carrière, avec Loud Lary Ajust, refléter la ville à travers mon moi artistique m’a beaucoup servi. On absorbait Montréal et on la recrachait dans nos morceaux. On glorifiait les bons comme les mauvais côtés de la ville. Aujourd’hui, je vais vers des trucs plus personnels.»

Les bands qui représentent le son de Montréal selon Lary:  « Bran Van 3000, Jean Leloup, Alaclair Ensemble, Lili Fatale, Loud Lary Ajust.»

Et pour Mikey Rishwayn Bernard, les prochains Montréalais à faire le buzz seront les producers de hip-hop. «Ce sont eux qui méritent le spotlight en ce moment : Vnce, Ruffsound, Ajust. Ils sont établis à Montréal, mais je pense que bientôt, ils vont débarquer un peu partout dans le monde.»

Mais lorsqu’on lui demande quels artistes possèdent le son authentiquement montréalais, la sélection change: « Milk and Bone, Kaytranada, Mac Demarco, Grimes.»

Parmi les efforts visant à faire rayonner le son de Montréal autour de la planète, on compte de nombreuses initiatives indépendantes. Par exemple, le blogueur Fred Bastien a créé une radio en continu sur YouTube, MTXL, grâce au soutien de la Banque Nationale. Sa radio vise à diffuser principalement de la musique d’artistes émergents d’ici.

Un sondage à grand déploiement

Maintenant que le terrain est débrousssaillé, même si on n’a pu que constater la complexité de la question auprès d’artistes et de professionnels du milieu montréalais, il manquait un point de vue crucial: celui d’artistes internationaux. Comment des musiciens et musiciennes reconnus mondialement définissent-ils le son de Montréal?

Pour le découvrir, l’équipe URBANIA a employé deux moyens: on a tweeté la question à des célébrités et on a profité du passage de certains artistes à Osheaga pour les interroger.

Sur Twitter, le premier à nous répondre fut le crooner français Patrick Bruel:

Le choix d’Arcade Fire est à tout le moins classique (on pourrait même dire prévisible), mais on a eu beaucoup de plaisir à imaginer le chanteur de «Casser la voix» se déhancher sur Jealous.

Ensuite, le groupe Future Islands nous a répondu avec moult enthousiasme:

Je sais pas vous, mais leur amour pour les feu Unicorns et Georges Leningrad fait chaud au coeur.

Par la suite, alors qu’on interviewait quelques grands artistes pour URBANIA Musique (entrevues à venir!), on en a profité pour leur poser la même question, soit: «Quand vous pensez au son de Montréal, à quel artiste pensez-vous?»

Jenny Lewis

«Je connais Win et Régine [ndlr: d’Arcade Fire]. J’ai déjà eu la chance d’être invitée à la Maison Blanche, quand Obama était président. Il y avait une table “indie rock”, où il y avait moi, Connor Oberst et Arcade Fire. Et quand Obama est venu nous parlé, il a cru que je faisais partie d’Arcade Fire! Et j’ai répondu que oui!»

Lykke Li

«Leonard Cohen et Grimes. Elle vient d’ici, non? On a déjà travaillé ensemble. Et Leonard Cohen, ouais, c’est le meilleur.»

La question, posée à brûle-pourpoint juste avant que la Suédoise ne se dépêche d’aller donner son concert, a récolté une réponse qui reflète étrangement bien son univers. Cohen est présent dans le lyrisme lucide et dramatique des chansons de Lykke Li et Grimes dans la pop raffinée de ses premiers albums.

Une nouvelle tradition

En conclusion, force est de constater que la définition du son de Montréal s’est démorcelée au cours des dix dernières années. Peut-être nous retrouvons-nous dans une période de transition, ou un nouveau son en mutation tente de prendre racine.

Cependant, le résultat de cette enquête a permis de mettre en lumière le fait que Montréal est capable de créer des classiques. Montréal peut cristalliser un son et le faire rayonner partout dans le monde. De Leonard Cohen à Arcade Fire en passant par Chromeo et The Unicorns, ces artistes sont devenus porteurs de sens, représentants d’un «croissant (ou bagel?) fertile» de créativité et de talent unique à la métropole.

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Tout comme Fred Bastien et son projet de radio en continu, vous aussi pouvez bénéficier du soutien de la Banque Nationale pour réaliser vos projets.

Pour découvrir comment la Banque Nationale peut vous donner un coup de main dans la réalisation de vos idées et de vos projets, cliquez ici.

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