Pierre Kwenders  : L’art pour une plus grande diversité

Des soirées sous la pleine lune qui font la place à tout le monde.

Chaque fois que la pleine lune annonce son arrivée dans les cieux, un mouvement musical tout particulier est en plein bouillonnement dans les rues de Montréal. Un peu comme le signal de Batman prépare l’arrivée du héros de Gotham City, notre satellite naturel annonce l’appel au regroupement autour de sonorités diversifiées provenant d’un peu partout autour du globe. Ce mouvement culturel et social, il s’appelle Moonshine.

L’histoire de Moonshine débute en novembre 2014 lorsque l’artiste montréalais d’origine congolaise Pierre Kwenders et quelques amis organisent une soirée informelle dans une cuisine pour célébrer et faire découvrir des styles musicaux issus de la diversité africaine et caribéenne qui n’étaient pas représentés dans les bars de la métropole. Attirant un public bien au-delà de la capacité attendue, l’évènement prenant place sous la pleine lune témoigne d’une forte demande et, plus profondément, d’un réel besoin. Sans l’avoir anticipé, une tradition venait de naitre.

Au gré des pleines lunes qui s’en suivent, les soirées Moonshine ont pris de l’ampleur et sont devenues de véritables phénomènes dans l’underground montréalais. Porte-étendard de la diaspora africaine et caribéenne, l’évènement fascine par sa sélection musicale détonante et son approche spontanée s’appropriant à chaque fois un nouveau lieu gardé secret jusqu’à la dernière minute. Devenu un incontournable des découvertes de genres nichés, Moonshine voit même passer des invités de marque tels que Win Butler d’Arcade Fire, Kaytranada et Dâm-Funk dans ses soirées. Un happening unique en son genre!

Devenu un incontournable des découvertes de genres nichés, Moonshine voit même passer des invités de marque tels que Win Butler d’Arcade Fire, Kaytranada et Dâm-Funk dans ses soirées.

Au fil du temps, Moonshine est passé d’un rassemblement festif donné pour se muter en un mouvement culturel beaucoup plus large. Alimenté par la créativité et les projets de ses réguliers, Moonshine est en quelque sorte devenu une plateforme artistique où chacun de ses membres peut notamment promouvoir la sortie d’albums et organiser des DJ sets au nom du collectif. Militer pour une cause n’aura jamais été aussi dansant.

Pour en savoir un peu plus sur la vision, les activités et l’expansion du collectif qui laisse sa marque un peu partout où il passe, on a discuté avec Pierre Kwenders, instigateur du projet et figure notoire du mouvement Moonshine.

Le collectif Moonshine est né de soirées où vous pouviez jouer la musique que vous n’entendiez pas ailleurs. Comment est-ce que tu qualifierais la musique des artistes qui font maintenant partie du regroupement?

C’est une très bonne question. C’est tout simplement de la bonne musique, et la bonne musique, elle accroche tout le monde. Quand on a commencé Moonshine, on a senti un besoin parce que souvent on se retrouvait pour jouer de la musique qu’on aimait et sur laquelle on dansait, mais en sortant de ces soirées, on ne la trouvait pas nécessairement facilement. On a voulu reprendre ce besoin que nous avions, mais que d’autres avaient aussi pour les nouveaux sons. En même temps, pourquoi ne pas faire découvrir aux autres quelque chose de différent. C’est un peu ça qu’on a toujours essayé de faire avec ces styles de musique là qui touchent l’afro-caribéen, la house music, ou même simplement la musique électronique provenant d’ailleurs. Il y avait une volonté de monter une plateforme pour les styles de musique sous-représentés tout en faisant découvrir de nouvelles choses aux gens. Je suis content d’avoir parti ça, parce que même si je suis un des fondateurs et organisateurs, je découvre moi-même de la nouvelle musique à travers Moonshine.

Quand tu mentionnes les nouveaux sons, tu parles d’instruments et/ou de trucs qui proviennent d’Afrique ou des Caraïbes qu’on n’a pas nécessairement ici?

Bien aujourd’hui avec le web tout est disponible, mais il faut aller sur les bonnes plateformes pour y avoir accès et puis savoir si elles ont ces musiques-là. Mais nous, dans les soirées Moonshine, on intègre des percussions live qui sont jouées pour accompagner les DJs. On a aussi des trompettes, des trombones et même parfois un sax dans les sets. C’est cette vibe-là qu’on recherche.

En date d’aujourd’hui, il y a combien de gens qui font partie de Moonshine? Ce sont principalement des artistes impliqués dans le monde de la musique?

C’est plus large que ça. Dans le collectif, il y a effectivement pas mal de musiciens, de chanteurs et de DJs, mais on a aussi des VJs comme Boycott avec qui on collabore depuis plusieurs années. Il travaille beaucoup avec la technologie. On a aussi des artistes visuels comme Charmant & Courtois, Alexis Coutu-Marion, etc. Il n’y a donc pas que des gens de l’industrie de la musique. On se complète assez bien puisqu’on travaille tous un peu dans le même sens. On le fait pour la culture en général.

De quelle manière est-ce que Moonshine milite pour se faire entendre et faire sa place? Quels moves est-ce que vous faites? Qu’est-ce que vous faites en groupe que vous ne pouvez pas faire seuls?

Je pense que là où on est gagnant, c’est dans notre intégrité. Je pense que les gens ressentent naturellement ça et c’est ce qui fidélise un peu les gens à notre cause. On sait ce qu’on veut apporter à la culture montréalaise, ou même à la culture mondiale, si je peux me permettre. Au niveau de la démarche, il y a des DJ sets qu’on fait dans un paquet de soirées, mais on a aussi une plateforme musicale. On a des artistes dans le collectif, comme Kae Sun, qui ont sorti des albums l’année dernière. J’ai personnellement sorti un single avec Abakos, mon autre projet avec Dear Denizen. Sinon, Moonshine a aussi sorti un mixtape des différents artistes d’ici et d’ailleurs l’an dernier. On est présentement en préparation pour un autre mixtape qui devrait s’en venir à l’automne. Donc il y a toutes ces choses-là qu’on fait pour contribuer à la culture.

« J’aime faire voyager et si là-dedans je peux jouer mes chansons ou des remixes de mes chansons, je vais le faire pour faire plaisir aux gens. »

Moonshine est actif depuis maintenant quelques années. Depuis ce temps, sentez-vous que les choses changent un peu? Est-ce que la musique que vous n’entendiez pas dans les bars commence à faire son chemin?

Je pense que oui. Il y a une certaine différence qui s’est tranquillement installée. Les gens ont développé un goût pour ce qu’on propose. C’est ce qui est bien de Montréal, les gens ont le goût d’apprendre et d’écouter du nouveau, et nous, on est là pour en offrir. Moi en tant qu’artiste, j’ai un peu grandi en même temps que Moonshine et aujourd’hui, si j’ai une plateforme en tant que DJ, c’est principalement grâce à ce mouvement-là. On a aussi des artistes comme Bonbon Kojak qui sont pratiquement nés à Moonshine et qui volent aujourd’hui de leurs propres ailes. Ce ne sont que quelques exemples.

Tu fais des DJ sets ici et là sous la bannière Moonshine. Qu’est-ce que tu aimes présenter au public pour faire rayonner la scène?

Je joue de tout. Ça peut passer du coupé-décalé à l’afro-house, de l’afro-beat à la tech-house en passant par du deep-house. Ça peut errer à travers tout ça. J’aime faire voyager et si là-dedans je peux jouer mes chansons ou des remixes de mes chansons, je vais le faire pour faire plaisir aux gens. On se permet tout, on ne se met pas de limites.

« Le plus grand média, je dirais que c’est le public. C’est aussi le plus fidèle. »

Au sein de la société et de la couverture québécoise, sentez-vous des résistances quelconques par rapport à ce que vous proposez?

Ce serait difficile à dire. Le plus grand média, je dirais que c’est le public. C’est aussi le plus fidèle. Au niveau de ce qui se passe dans les médias, disons « traditionnels », je sens au contraire qu’il y a une curiosité et une plus grande ouverture, mais il est probable que leurs lecteurs ne sont pas plus intéressés que ça. Par contre, lorsque je souligne que le public est le plus grand média, c’est lui qui nous suit sur nos réseaux sociaux. C’est ce public qui répond à nos invitations d’évènements. Je pense qu’il n’y a pas de média plus fort que celui-là.

Pour vous, quels sont les objectifs à long terme? Tendre vers une meilleure représentativité des genres?

L’égalité entre tous, ça devrait être l’objectif principal de toutes les sociétés! Pour ce qui est de notre apport en tant que collectif, on veut simplement partager une soirée entre plusieurs communautés, en partageant notre propre communauté et en accueillant aussi les autres groupes qui veulent bien se joindre à nous. On veut se rassembler et être heureux pendant un moment. C’est à travers la musique qu’on fait passer notre message.

Les soirées Moonshine se poursuivent à Montréal tous les premiers samedi suivant l’apparition de la pleine lune. Pour les tuyaux et détails concernant la tenue du prochain évènement, ça se passe au https://moonshine.mu/

Le deuxième volume de la mixtape SMS Location proposée par le collectif Moonshine devrait voir le jour (ou la nuit) au courant de l’automne.

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