Pourquoi s’obstine-t-on à inventer une liaison entre Lady Gaga et Bradley Cooper ?

Importante enquête sociologique.

Lady Gaga et Bradley Cooper ne forment pas un couple. Même que l’acteur est marié. Marié à une femme qui l’accompagnait aux Oscars. Pourtant, ce qu’on retient de la cérémonie, c’est : « Oui, mais on le sait bien qu’il est amoureux de Lady Gaga au fond! »

Les commentaires pullulent sur les réseaux sociaux comme sur les sites à potins : sa pauvre femme doit capoter; Lady Gaga a laissé son fiancé pour lui; leurs regards ne mentent pas; ils devraient assumer leur amour et faire des milliers de bébés (dont une centaine avec une voix beaucoup trop grave); bla bla bla.

Depuis le phénomène A Star is Born, le grand public s’entête à voir une véritable idylle entre les deux artistes. Et je ne m’exclus pas du lot. Moi aussi, je me clanche cette vidéo plusieurs fois par jour en soupirant, priant pour un amour passionnel qui jamais ne prendrait fin…

Et pourquoi je n’y croirais pas? Ils ont l’air amoureux même lorsqu’ils délaissent leur personnage respectif. On les a tous vus se lancer des fleurs les yeux remplis de feux d’artifice dans une multitude d’entrevues. Ç’en est presque gênant.

Pourtant, on s’entend : leur métier, c’est de jouer. Même dans le cadre de leur tournée promo, ils ont pour rôle de nous faire croire à leur intimité… Et puis, ils sont loin d’être le premier duo à jouer avec notre cœur au nom de l’art (ou du profit), alors pourquoi se ferme-t-on les yeux sur leur cas précis? Pourquoi a-t-on besoin d’y croire? Qu’est-ce qui nous pousse à souhaiter une relation extraconjugale entre deux personnes qu’on ne connaît même pas?

Ça dit quoi sur nous, cette obsession?

J’ai posé la question à une sexologue, une ancienne journaliste à potins et une artiste québécoise à qui on a longtemps inventé une relation amoureuse avec Jay Du Temple… (Oui, c’est Katherine Levac.)

Tassez-vous du chemin, j’enquête!

Des dieux (ou des Sims)

Pour la sexologue Estelle Cazelais, c’est clair : on parle ici de divinisation. À une époque où on se détache de plus en plus de la religion, on se trouve les dieux qu’on peut et Hollywood se fait un plaisir de nous fournir une nouvelle mythologie. « Aphrodite et Arès ont commis l’adultère, on s’entend que ce n’est pas un scénario qui date d’hier! Maintenant, pourquoi ça ne nous dérange pas de transposer ce mythe-là sur Bradley Cooper et Lady Gaga? Pourquoi on leur souhaite un chaos romantique? Simplement parce qu’ils ne nous touchent pas personnellement. Que la foudre de Dieu s’abatte sur eux plutôt que sur nous! Et pendant ce temps, on est divertis parce que ça brasse en haut. »

On veut tellement que ça brasse, en fait! Estelle est d’accord : « Il y a un consensus social et c’est le suivant : on va être fâchés s’ils ne finissent pas ensemble. Je fais de l’anxiété juste à m’imaginer être dans leur peau », me confie la cofondatrice de SexURL.

De son côté, l’humoriste Katherine Levac (qui a subi la pression de nos espoirs amoureux, mais qui n’a malgré tout jamais daté Jay Du Temple), voit plutôt les personnalités publiques comme des Sims. Quel est le rapport entre les artistes et ces populaires humains virtuels? Elle m’explique : « Moi, la blague que je fais souvent par rapport à ça, c’est : “Vous ne pouvez pas décider des couples, on n’est pas des Barbie…” Je pense qu’aux yeux du public, on devient des personnages, des “personnalités” . Puis avec les réseaux sociaux, on se met de plus en plus en scène. Les gens ne font pas tant la différence entre Marie Lamontagne, un personnage fictif d’Unité 9, et moi sur Instagram qui fait une story de mon frère JP… Et c’est normal, parce que ce n’est pas si différent ! Alors ça devient acceptable – et même normal – de vouloir décider pour les “personnalités”. Comme on choisirait le destin de bonhommes Sims… » 

« Que la foudre de Dieu s’abatte sur eux plutôt que sur nous! »

Chose certaine, l’aspect plus grand que nature des vedettes a certainement un impact sur la façon dont on veut s’en approprier le sort. La journaliste Alex Viens (qui travaillait jadis au rayon des potins) se lance : « Je pense honnêtement qu’on n’aurait pas été sur le bout de nos chaises si Bradley Cooper avait choisi une inconnue pour frencher sur grand écran. Le gars est cute, mais on sait tous que le point d’intérêt dans cette relation-là, c’est Gaga. On la connaît depuis plus d’une décennie. Elle a un following culte et entretient avec ses fans une relation de proximité vraiment touchante. On sait aussi qu’elle a été malchanceuse en amour et pour rajouter au halo sacré de son destin, elle s’est séparée en pleine campagne de promo pour le film qui va littéralement changer la direction de sa carrière. C’est presque comme si on souhaitait à Lady Gaga de trouver l’amour de manière spectaculaire, sans équivoque, parce qu’on a l’impression de l’avoir suivie à travers vents et marées. Elle mérite au moins ça… et nous aussi! »

De la projection (rushante)

AH, VOILÀ! On croit mériter cet amour. On veut voir dans les signes d’une belle amitié une passion fusionnelle qui n’aurait pas besoin de mots pour s’exprimer. On veut vivre ça nous aussi.

Voici qui exaspère Estelle : « C’est un romantisme très malsain! C’est d’ailleurs celui qui me fait peur dans notre société. On les regarde aller et on se dit : “ils se sont collé le front! Tout est là! Ils n’ont pas à se parler pour se dire leur amour.” On mélange la romance, le romantisme et l’amour, trois concepts différents. Tu peux vivre la romance et nourrir le jardin d’un amour avec une ou plusieurs personnes, mais de là à dire qu’on n’a pas besoin de se parler, qu’on a juste à se regarder et à avoir un feeling pour connaître l’amour… ! »

Mais est-ce qu’on imagine collectivement une version toxique du romantisme ou alors on n’espère pas plutôt secrètement trouver la personne qui lira dans notre âme? Celle qui nous décodera comme Cooper devine sa Gaga? « Il y a certainement de ça, me répond la sexologue. C’est de la projection, de l’idéalisation de l’amour. On aimerait être à leur place. Or en sexologie, on passe notre vie à déconstruire ça : c’est bien beau le feeling, mais qu’est-ce qu’on fait pour que l’amour perdure? » 

Bon, Bradley et Lady ne nous aident pas à trouver le chemin de la relation la plus saine. OK. Est-ce que notre obsession à leur égard fait de nous de mauvaises personnes pour autant? Alex me rassure (un peu) : « On a tendance à voir les potins comme une manifestation disgracieuse de curiosité. Ce rapport-là avec le quotidien des autres est présent, mais ce que j’ai remarqué c’est que les gens trouvent aussi dans la vie des stars un vecteur pour leur empathie. Ils peuvent se réjouir pour les autres, célébrer les bons coups, brandir leur compassion quand ça va moins bien. Et dans le cas de relations entre vedettes de calibre international, il y a toute la dimension du rêve qui s’immisce dans ce désir d’empathie. On a l’impression d’assister en temps réel à une histoire d’amour comme celles qu’on nous vend quand on va au cinéma, comme celles que ces vedettes nous ont fait vivre. Il y a quelque chose d’excessivement satisfaisant dans le fait d’assister au meilleur scénario possible : deux personnes talentueuses, belles et riches qui tombent en amour en prenant le monde entier comme témoin. C’est légendaire! »

De la manipulation (méritée)

Au fond là, ce ne serait pas un peu de la faute des deux stars, tout ça? On puise dans nos propres insécurités pour les élever au rang de mythe, mais elles se laissent un peu faire, non?

« J’ai aucun doute sur le fait que les sentiments de Gaga par rapport à son ami, mentor et partenaire de jeu sont profonds, me révèle Alex Viens. Peu importe leur vraie nature… Mais on joue définitivement sur les contours embrouillés de leur relation pour donner davantage de profondeur à leur campagne de galas et pour essayer de peinturer un peu la grosse machine qui a poussé cet important remake comme si c’était un petit film indie et sincère quand c’est loin d’être le cas. Là où ça peut commencer à leur nuire, c’est si cette campagne sentimentale devient finalement plus importante que le film. Ça laisse place à la déception et au scandale, parce qu’à force d’être répétée, la fameuse question devient de plus en plus lourde et la réponse a peu de chance d’être satisfaisante pour les fans. »

Et les fans, ils s’attendent à de la transparence. Ce qu’on veut, c’est une relation réciproque entre nos vedettes et nous. Katherine Levac me le confirme : « Moi, sur scène comme à la télé, je crée l’illusion que je suis ton amie. Quand une dame me parle de ses problèmes amoureux après un show, je ne suis pas offusquée ni même étonnée. C’est la suite logique des choses, parce que pendant 1h30 de temps, je lui parle de ma vie comme si elle l’était, mon amie. »

Parlant d’amitié, selon Estelle Cazelais, il est peut-être même là le nœud du problème : « Semble-t-il qu’on ne pourra jamais socialement croire qu’un homme et une femme soient des amis! Ça me déprime… Une amitié entre Bradley Cooper et Lady Gaga, ce ne sera jamais assez pour les gens. Il n’y a pas d’Amitié avec un grand A, que de l’Amour. »

Ouch.

C’est quoi notre problème avec l’amitié, la vraie? Et si on commençait à la mettre sur un piédestal au même titre que les relations amoureuses? Tsé, celles qui ne durent à peu près jamais?

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