« Run Fast Sleep Naked » : l’auto-exorcisme de Nick Murphy

Il ne reste presque rien de Chet Faker, mais ce n'est pas nécessairement une mauvaise chose.

 Ma blonde et moi sommes ultra fans du crooner électro-soul Australien Chet Faker depuis plusieurs années maintenant. Bien qu’il ait l’air d’un sasquatch alcoolique, ses beats sexy et sulfureux ainsi que ses paroles coquines transcendent aisément les limites du corporel. Sérieux, j’vous mets au défi de garder votre linge en écoutant cette chanson :

Vous le saviez probablement déjà, mais Chet Faker ce n’est pas son vrai nom. Il s’agit d’un personnage créé pour deux raisons : 1) il y avait déjà en Australie un chanteur qui s’appelait Nick Murphy. C’était donc un pied de nez à cette bizarre situation d’homonymie. 2) C’était sa manière de rendre hommage au musicien jazz Chet Baker. Tant qu’à passer pour quelqu’un d’autre, aussi bien que ce soit une légende de la musique. 

En 2016, Murphy a cependant décidé de changer d’identité et à revenir à son nom originel. La parution de son EP Missing Link laissait sous-entendre que sa musique allait désormais être moins coquine et plus personnelle, mais ce n’est que la semaine dernière que Murphy nous a donné Run Fast Sleep Naked un album qui en dévoile beaucoup plus sur ce qui se passe avec lui présentement. 

Ça va pas

La première chose qu’on y apprend, c’est que Nick Murphy ne va pas bien. Bon, c’était un secret de polichinelle. N’importe qui ayant assisté à son set au festival Santa Teresa l’année dernière pouvait se douter qu’il avait un problème de drogue. Mais sur l’album, Murphy est franchement honnête à propos de sa détresse. Ses paroles sur les chansons telles que Hear it Now ou Dangerous sont borderline alarmantes :

« Not too tired to listen to a younger crowd
And we’re, we’re far from home
But I’m feeling what I’m supposed to feel
Said I’m human and I know it’s real
And they won’t live much longer
Longer than this shit could last

Throwing stones inside of broken glass, yeah »

Nick Murphy a une énorme prise de conscience sur Run Fast Sleep Naked. Bien que peu lui seront sympathiques de ne pas constamment remercier sa bonne étoile pour son succès, son autodérision sur les chansons comme Harry Takes Drugs on the Weekend, Novocaine & Coca Cola et Never No rendent sa démarche sympathique. Murphy est bien au courant qu’il est devenu une sorte de parodie de rockstar malheureuse :

Murphy format orchestre

Le deuxième gros changement sur l’album, c’est la nature organique des arrangements musicaux : beaucoup de pianos, de cuivres et d’instruments à cordes. Murphy ne tourne pas le dos à son aux sonorités électros, mais on y retrouve des chansons qui en sont complètement dénudées, telle que l’excellente Sanity et Believe (Me). Si on m’avait dit qu’un artiste autre qu’Adele aurait le courage de faire une chanson avec seulement un piano et une trompette en accompagnement, je ne vous aurais pas cru.

En général, on retrouve un sain mélange des deux approches sur Run Fast, Sleep Naked. Sur Yeah I Care par exemple, on peut entendre une contrebasse, une section corde, un peu de guitare électrique et plusieurs échantillonnages glitchy qui reflètent parfaitement bien l’écriture tourmentée et frénétique de la chanson :

Faire table rase

Run Fast, Sleep Naked est un excellent album. On y retrouve peu (ou pas) de ce qu’on aimait chez Chet Faker, mais ça n’en fait pas de la mauvaise musique pour autant. Les synthés riches et les paroles coquines ont laissé place aux pianos, aux cordes et à l’introspection. Nick Murphy n’a pas choisi l’imagerie désertique juste parce que ça faisait beau. Il fait table rase pour offrir une musique nouvelle, déroutante aux rythmes tout aussi accrocheurs que par le passé.

Ça prend énormément de courage pour oser se redéfinir de la sorte en 2019. À l’époque où tout est « produit » ou « contenu » et qu’on essaie de « fidéliser l’audience » à tout prix, c’est extrêmement rafraichissant que quelqu’un d’autre que Thom Yorke ose être différent. Pas juste différent des autres, mais différent de qui il a été aussi. 

Donnez une chance à Run Fast Sleep Naked : vous vous surprendrez à fredonner les mélodies de Sanity, Yeah I Care, Dangerous et plusieurs autres avant de vous en rendre compte. Vous retomberez vite en amour avec le génie mélodique de Nick Murphy, peu importe comment il décide de s’appeler. 

Ma préférée avant de partir :

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