Survivre au temps des fêtes : l’album de noël

Bon…ça y est, c’est fait, la neige a neigé, nos vitres sont des jardins de slush. Six autres mois de noirceur, de froid et de réclusion en vue. J’imagine que c’est pour ça que notre chef web trouvait que ce serait à propos de parler de musique de Noël. Je sais pas trop si les bureaux d’URBANIA sont déjà décorés, mais j’imagine que ça sera pas long qu’ils auront leur petit sapin dans un coin et pourrons commencer le grand concours de tricots ironiques commandés sur Etsy (tsé, le monde de bureau).

Pour être honnête, j’ai développé le goût des fêtes en chansons pas mal sur le tard. À l’époque lointaine où la nuit de Noël m’excitait encore, la trame sonore c’était pas mal le vinyle de Nicole Martin que ma mère ressortait une fois par année, le jour où on montait le sapin. Ça et le reste de cochonneries en midi qu’on entend dans les centres d’achats; rien de bien excitant. Par contre, il y a quelques années, j’ai partagé un appart avec le musicien Navet Confit, qui, spoiler alert, est un des plus grands fans de tout ce qui touche Noël que je connaisse (ça et les mannequins de magasin, mais c’est une autre histoire). Dans cet appart-là, le 1er novembre, Bing Crosby commençait à fredonner pour s’essouffler seulement en janvier. À force, faut admettre que ça peut devenir lourd. En même temps, cet album-là, Merry Christmas est un classique absolu depuis sa sortie en 1945 et reste encore en 2016 le single le plus vendu de tous les temps (no joke : White Christmas, 50 millions de copies). Objectivement, c’est extraordinaire. Plus personne ne fait de musique comme ça. Un big band complet de virtuoses et une chorale sur chaque morceau, qu’on imagine entassés dans la même pièce avec une concentration de moine zen pour ne rien rater dans la take. C’est LA référence de sa catégorie, mettons.

Par contre, un moment donné, beaucoup parce que j’étais plus capable de l’entendre (abuser des bonnes choses c’est abuser quand même), je me suis mis à chercher autre chose. De l’ancien, du nouveau, si possible pas de la musique d’église, mais n’importe quoi que je pourrais glisser dans le système de son pour faire différent sans complètement gâcher le noël. Et c’est ce que je vais un peu partager avec vous aujourd’hui. Cause if you can’t beat them, join them.

D’abord pour rester dans le culte et le classique, on peut pas vraiment passer à côté de « A Christmas Gift For You From Phil Spector ». Oui oui, Spector, le psychotique et génial inventeur du « Wall of sound », cette technique multi-piste qui a transformé la musique des années 60 en faisant en sorte que Be my baby, Da-Doo-Ron-Ron et pas mal de trucs des Beatles sonnent comme si c’était joué par quarante musiciens, le vieux bonhomme hirsute et dérangé qui menaçait souvent les gars d’un revolver en studio, et qui croupit présentement en prison pour un meurtre sordide et bizarre. Tout là-dessus est magique, notamment le « I Saw Mommy Kissing Santa Claus » des Ronettes et la pièce de Darlene Love « Christmas (Baby Please Come Home) », à mille lieues de la tristement plus connue version de Mariah Carey.

En fait beaucoup des versions très écoutables de ces grands classiques traditionnels sont issus des années 60, où les producteurs commençaient à voir le potentiel commercial et grand public de certains artistes de talent et à les convaincre de « le faire eux aussi » (et où ces artistes avaient souvent des dettes de drogue à régler, on imagine). Le grand avantage de ces albums-là, c’est aussi que tu peux les glisser dans le party de famille sans risquer que matante Denise fasse un arrêt cardiaque. Je pense à The Beach Boys’ Christmas Album, que le grand Brian Wilson a réalisé justement pour faire chier Spector après que celui-ci l’ait remplacé comme pianiste sur l’album précédent. Ou, pour rester dans le surf, au Christmas Album (bravo pour le titre) avec les grosses guitares twang de The Ventures, peut-être le meilleur album instrumental des fêtes. Sans oublier les trucs avec plus de soul comme « Ella Wishes You A Swinging Christmas » de la grande Ella Fitzgerald, la compilation Soul Christmas qui réunit Otis Redding, Donny Hathaway, et Booker T. & the MG’s, ou l’extraordinaire Funky Christmas du godfather of soul, James Brown lui-même, qui demande au père noël d’aller direct dans le ghetto. Avec un peu de recherche, on tombe aussi sur des bizarreries trippantes comme ce jam de Noël de Jimi Hendrix.

La liste exhaustive du large spectre et de la diversité du marché que représente l’album des fêtes depuis serait vraiment trop longue à faire, mais je m’en voudrais d’oublier de mentionner que 1. les vieux vinyles de musique hawaïenne thématique christmas c’est généralement très très winner, et aussi que 2. c’est correct de faire jouer du reggae à noël, surtout l’album de Jacob Miller Natty Christmas et la compilation Trojan Christmas Box Set, trois disques et juste des hits (from the bong). Bon, c’est pas pour tout le monde et je me fais généralement shutter down quand je ressors ça dans un souper des fêtes, mais tsé… Irie christmas.

Le problème depuis 20 ou 30 ans, c’est qu’on est pas mal toujours dans la grosse opération commerciale dégoulinante de bons sentiments par rapport à l’album de Noël et c’est un peu (souvent très) plate. L’offre d’albums oubliables et sans âme, conçus pour sonner précisément comme n’importe quoi, ou de reprises guimauves de chanteurs/euses à voix (ou carrément de La Voix) est infinie. De David Hasselhoff à Twisted Sisters en passant par l’horreur que le grand Bob Dylan nous a présentée en 2009, TOUT LE MONDE a fait son mauvais disque de reprises. Bien sûr, certains artistes des plus intéressants de chaque époque ont enregistré une ou deux chansons de Noël pour une raison ou une autre (oui oui: même Devo, Run-DMC, Arcade Fire ou les Flaming Lips), mais ça reste une curiosité, une blague, souvent presque un accident. L’exception notable étant « Songs for Christmas », ce magnifique coffret de EP’s paru il y a quelques années où le grand Sufjan Stevens reprend sur 5 cd’s, sans ironie et avec des arrangements sublimes, un paquet de classiques complètement réarrangés et y va même de quelques compositions originales. Ça, j’avoue, ça joue chez nous un jour de tempête chaque année, on se tanne pas.

Ici, heureusement que pour contrecarrer la quétainerie du party d’Éric Lapointe ou les sorties de l’album des fêtes des Lost Fingers ou de Shirley Théroux, on a encore quelques artistes indépendants avec un peu d’humour pour passer à travers. Il faut réécouter cette reprise grivoise et hilarante d’Otarie, Bébé y fait frette dehors. Se passer une fois de temps en temps la compilation Gruau de Noël où en plus des Deuxluxes et de Bolduc tout croche on retrouve la singulière et mémorable « Seul à Noël » de Louis-Philippe Gingras. Fouiller les bacs à vinyles à 3$ pour trouver des trésors anciens du patrimoine comme Noël à gogo avec Roger Pilon (du yéyé instrumental avec un orgue farfisa plein de distorsion). Pour les plus poèls d’entre-nous, sortir sa vieille compil méchante de Noël dans la rue. Se souvenir que Bundock ça a déjà été le top du cool. Écouter Dan Foley fredonner. Les beaux albums de Frank Fuller. Et pourquoi pas essayer le EP étrange de Noël Confit? Tu peux m’entendre jouer de la guitare électrique tout croche sur « God Rest Ye Merry, Gentlemen », et c’est tellement bien réalisé que je suis presque écoutable.

Bon, je te laisse, faut que je déterre mon char.

Ah damn, j’oubliais presque le plus important: la grande dame du soul, Miss Sharon Jones, est décédée cette semaine. Eh oui, 2016 est une terrible hécatombe musicale. Essaie donc de mettre la main sur son album des fêtes tant qu’à y être; là-dedans, y’en a de l’âme. Des tonnes, des piles, des barres.

Et essaie d’être sage s’il te plaît.

Sinon qui sait, peut-être que Bob Dylan va nous refaire un album de noël.

xx

Pour lire un autre texte de Jean-Philippe Tremblay: « Chocolat et coke aux cerises ».

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