Kristian Matsson

The Tallest Man on Earth, mon Bob Dylan à moi

On a tous besoin d'un peu de douceur.

Octobre 2011.

J’ai 20 ans. Je suis dans une passe difficile de ma vie; tous mes amis ont quitté ma ville natale, mais moi j’y suis resté, parce que je vis avec un trouble anxieux et je ne me sens pas capable de déménager pour les études comme prévu. Je me noie dans les remous de l’angoisse et de la dépression.

Je suis en train de conduire ma première auto (une Sentra rongée par la rouille) vers Sherbrooke, où je vais rejoindre ma cousine qui a été capable de partir, elle. La route est difficile; crise de panique et conduite ne font pas bon ménage. 

Pour me changer les idées, je fais jouer The Wild Hunt, le deuxième album de The Tallest Man on Earth. Dans la pièce éponyme qui ouvre l’album, il chante « I left a nervous little boy out on the trail today » dans une complainte touchante. Je m’arrête et je me mets à pleurer. 

Moi aussi, un jour, je vais réussir à laisser ce garçon nerveux derrière moi.

Ça va aller. 

Du folk à la suédoise

Si vous ne connaissez pas The Tallest Man on Earth (je vous plains), c’est un auteur-compositeur-interprète folk originaire de la Suède. Son vrai nom est Kristian Matsson, mais il a choisi son nom d’artiste de façon complètement ironique parce qu’il mesure comme 5 pieds sur la pointe des pieds. 

Parmi ses influences, The Tallest Man on Earth cite Bob Dylan, et sérieusement, ça s’entend. La même guitare sublime, la même voix nasillarde, la même attitude décontractée, tout y est. 

En fait, c’est un reproche qu’on a adressé à Man (petit surnom de mon cru) en début de carrière; trop ressembler à Bob Dylan. Mais en même temps, Bob Dylan est peut-être l’un des plus grands génies musicaux de tous les temps.

Moi, si on me disait que je ressemble un peu trop à Ryan Gosling, je me tairais et je le prendrais. 

Son folk est personnel et brut, surtout au début de sa carrière où sa musique était un peu enregistrée cacanne. Tallest Man fait aussi constamment référence à la nature, aux paysages qui ont bercé sa jeunesse en Suède. Mais avec son style d’écriture mystérieux et parfois alambiqué (est-ce simplement un style littéraire? Est-ce une maîtrise partielle de l’anglais par un gars qui parle la langue du IKEA?), la nature devient une métaphore pour nous les émotions humaines. 

Souvent, je ne comprends pas vraiment ce qu’il veut dire, mais je sais que c’est beau et triste et déchirant, et c’est tout ce qui compte. 

Du folk épuré…

Quand j’ai découvert The Tallest Man on Earth, The Wild Hunt s’apprêtait à sortir, et pour le moment, tout ce qu’il y avait de sorti c’était un EP et un premier album enregistré chez lui, Shallow Grave. Ça sonnait comme un album enregistré à la maison. Il y a des imperfections, le son n’est pas toujours propre, on entend les cordes gratter et parfois des oiseaux qui passent près de chez lui. 

Mais ça fait tout le charme. C’est un son brut, et les imperfections ne font que conférer un air encore plus authentique. 

Puis, en 2010, la même année que la sortie de son album à succès The Wild Hunt, The Tallest Man on Earth sort un EP tout aussi bien accueilli, Sometimes the Blues is Just a Passing Bird, qui comporte ma chanson préférée de tous les temps, tous artistes confondus, Little River.

L’histoire de quelqu’un qui a été à terre, mais qui se permet de rêver quand même d’un peu de beauté, ça parlait au jeune homme qui tentait de prendre en main sa santé mentale que j’étais. 

C’est aussi sur cet album qu’il a son moment « Bob Dylan à Newport » alors qu’il présente sa première chanson à la guitare électrique, The Dreamer. 

…au folk grand déploiement

Et c’est le début d’un grand changement dans le style du musicien. Sur l’album qui suit, There’s No Leaving Now, il est pour la première fois accompagné d’un groupe. Il joue également de plusieurs instruments : de la guitare acoustique, évidemment, mais également du piano, de la guitare électrique et une panoplie d’instruments à bois. 

Suivant son modèle Bob Dylan, The Tallest Man on Earth change son son. Il s’accompagne maintenant d’un groupe en tournée, et ses albums sont plus travaillés, plus propres. 

Je continue d’aimer ce Tallest, mais si j’ai un reproche à faire à ses troisième et quatrième albums, c’est qu’ils sont peut-être un peu trop propres. Ce qu’on gagne en qualité sonore, en richesse instrumentale, on le perd en authenticité, en émotion brute. C’est plus beau, mais moins déchirant. 

Mais eille, ça reste du maudit bon folk, pas mal meilleur que n’importe quoi de Mumford and Sons.

Finalement, après avoir tourné abondamment, Tallest Man on Earth revient en 2019 avec son cinquième album studio, I Love You. It’s a Fever Dream

Et c’est un album qui close vraiment bien un article, parce que cet album se présente un peu comme la conclusion d’un chapitre dans la vie de l’artiste. Dans cet album, c’est comme si le Tallest Man des débuts, avec son folk fragile et imparfait, rencontrait le Tallest Man des dernières années, au son plus peaufiné. 

Il retrouve la déchirante beauté des débuts, mais ce ne sont plus les angoisses d’un jeune homme perdu dans le monde. C’est la complainte d’un homme plus mature, plus posé, qui voit à la fois l’ombre et la beauté. 

Pis moi, je ne pleure plus en conduisant. 

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