William Fradette

Tout ça pour ça : Les textes de Loud passent-ils le test ?

On a analysé les techniques d'écriture du rappeur.

Le 23 mai dernier, Loud sortait Tout ça pour ça, un deuxième album solo suivant Une année record, paru en octobre 2017 et devenu une véritable rampe de lancement pour la carrière du rappeur montréalais. Comment Loud pouvait-il donner suite à un monument qui a réellement instigué une « année record » pour le rap queb? On peut commencer par faire deux concerts de suite au Centre Bell, par exemple. Question de mousser tout ça, autant sortir un nouvel album juste avant les deux dates au domicile du CH. Ah puis, rendu là, on peut aussi y tourner un clip pour faire bonne figure.

Sauf qu’au-delà de tous ces moves, ça donne quoi, ce nouvel album?

On retrouve sur Tout ça pour ça un Loud sans complexes ni compromis. La réception mitigée du projet s’explique surtout par un certain virage pop opéré par Ajust et Ruffsound, les deux maestros sonores de l’album. Pourtant, personne ne devrait se surprendre de cette évolution commencée sur l’album précédent avec des chansons comme Toutes les femmes savent danser ou Nouveaux riches, voire 56k sur New Phone. Qu’on aime ou pas la direction musicale, une chose est certaine : Loud écrit mieux que la grande majorité de la compétition.

Hausser la barre

Sur Tout ça pour ça, l’enfant d’Ahuntsic montre une maîtrise totale de sa plume, à un point tel qu’on pourrait l’accuser de ne pas chercher à la renouveler un peu. Cependant, l’efficacité et la précision de son écriture ne laissent que très peu de place à l’amélioration. Car si Loud était déjà très bon sur Une année record, il a passé un cap important sur ce nouvel opus : il écrit désormais pour le grand public, et non plus seulement pour les amateurs de rap purs et durs du Québec.

Pourtant, lorsqu’on se penche un peu sur le travail de rédaction derrière l’album, on reconnaît les mêmes tendances qui ont permis à Loud de gagner le respect des fans de rap depuis dix ans : l’utilisation constante d’antonymes, la récupération d’expressions ou de symboles populaires et la répétition d’homonymes qui permet d’associer plusieurs sens à un même mot sur plusieurs bars. Le tout avec un flow plus précis que jamais, là où il pêchait parfois encore un peu sur Une année record.

L’aspect le plus marquant de l’écriture de Loud, c’est sa capacité à jouer sur des mots dont les sens sont opposés: ce que nos cours de français du secondaire ont défini comme étant des antonymes. C’est LA technique qui revient dans chacune de ses chansons, et ce depuis des années.

Par exemple, sur Médailles il affirme « tu sais que tu run la ville quand tu ne peux plus y prendre une marche ». Ici, dans le spectre du déplacement à pied, marcher et courir (run) sont des opposés, et Loud utilise cette dualité pour établir symboliquement son succès, et du même coup parler du prix de ce succès. On trouve également dans cette phrase une autre technique d’écriture prisée par le rappeur : la traduction (en partie) d’expressions américaines bien connues. Ici, c’est « run the town » qui est traduit en « run la ville ». L’image ramène à cette simple phrase une profondeur qui fait qu’un journaliste comme moi peut vous l’expliquer le temps d’un long paragraphe.

L’utilisation des antonymes est omniprésente sur Tout ça pour ça. Sur Jamais de la vie, il avoue : « I believe in self help, I just can’t help myself ». Sur Longues vies, Loud affirme être « à contre-courant dans les sens uniques ». Dans Salles combles, il prétend que « maintenant, ils m’accueillent à bras ouverts et à guichets fermés ».

À la fin du deuxième couplet de Fallait y aller, il y va avec deux paires d’antonymes différents dans la même phrase en parlant de sa girl : « she’s the good kinda bad, so right she kinda wrong ». Jouer sur la dualité du bien et du mal, et celle de raison et de tort dans la même line, le tout pour décrire sa flamme du moment, c’est à la fois con de simplicité et hyper riche en poésie.

Lorsque l’ex-LLA ne se sert pas des antonymes, il penche plutôt pour leur… contraire, les homonymes. Par exemple, sur Sans faire d’histoire où il pousse la répétition :

« Peut-être au-dessus de nos affaires

Mais c’est peut-être pas de vos affaires

On fait l’histoire sans faire d’histoires

Faites c’que vous avez à faire »

Il n’y a pas ici de double sens ou de message profond. Par contre, Loud arrive à jouer avec deux expressions qui utilisent le mot « affaires », puis « histoires », avant de revenir à l’homonymie avec « à faire ». C’est riche, et typiquement queb dans l’utilisation du mot « affaires ».

Finalement, Loud débute (moi aussi je peux faire des antonymes) Fallait y aller avec une phrase qui résume bien son approche : « désolé pas désolé ». Traduction de l’expression américaine « sorry not sorry », elle vient montrer le désir du rappeur de réutiliser des expressions populaires que ses fans répètent sans cesse à toutes les sauces, un peu à la manière de Drake. C’est ce que j’avais qualifié il y a plusieurs années de hashtag rap.

Si la direction musicale n’a pas plu à tout le monde, célébrons tout de même le fait qu’on retrouve une profondeur d’écriture digne des plus grands MCs dans un album résolument pop et grand public où se côtoient les références à Jean-Luc Godard et au Club Optimiste. C’est pour des raisons comme ça qu’on pourra peut-être un jour retrouver Loud dans « le bottin des artistes sous l’emoji chèvre ».

Je vous laisse sur mon passage préféré de l’album, plein de knowledge de rap. Long live the king

« Montréal s’est pas bâtie en un jour

Mais un jour elle va brûler en une nuit

Avant qu’on O.D. comme O.D.B

Qu’on se fasse tirer like it’s no Biggie

Gros pun intended, hip-hop ain’t dead

Mais on a perdu trop de Prodigy

Ils peuvent effacer le messager, mais jamais toucher le legacy

Longue vie à Pimp C

Longue vie à Nipsey »

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