Didi M’bow

Un camp de jour rock pour jeunes filles et personnes de genre non-conforme punk

Ou comment créer un band en 7 jours.

« Allo ! Je suis habillée tout en noir et j’ai un keyboard avec moi. »

C’est le texto qu’Éloïse Choquette m’envoie pour me signifier qu’elle est arrivée au café où on s’est donné rendez-vous. Je ris en le lisant. Trainer un gros clavier, quel excellent truc pour se faire identifier par une inconnue dans un lieu public!

Quand je lui fais remarquer qu’un petit piano, c’est beaucoup plus original qu’une rose rouge ou un grand chapeau, l’architecte me répond que ce n’était pas un stratagème, mais juste un instrument qu’elle a emprunté à une amie parce qu’elle en aura besoin pour le Camp rock pour filles et jeunes de genre non-conforme de Montréal. Celle qui veille bénévolement à la direction des programmes a déjà les deux mains bien plantées dans le camp, qui ne commencera pourtant que le 29 juillet.

Quand le rock rencontre le punk

En 2001, naissait à Portland (Oregon) le premier camp rock pour filles et personnes de genre non-conforme. Une idée inspirée par le mouvement Riot Grrrl pour favoriser la prise de pouvoir des jeunes grâce à la musique punk et l’attitude rock. En 2008, deux étudiantes de l’université Concordia décidaient de créer la frange montréalaise, rejoignant un réseau qui compte maintenant 100 camps à travers le monde. Puis, en 2016, Éloïse se joignait à l’organisme à but non lucratif.

« Une amie m’a dit que le camp cherchait un.e prof de clavier. Je jouais du piano depuis 20 ans, alors je me suis dit que je pourrais peut-être l’enseigner aussi… C’est comme ça que j’ai découvert une communauté que je n’avais jamais connue avant : des femmes, des personnes trans et non-binaires badass qui n’ont pas peur de faire ce qu’elles veulent. En gros, on est là pour créer un environnement qu’on aurait aimé avoir, plus jeunes… T’as envie de jouer de la batterie même si tu ne l’as jamais fait? Vas-y, fais du bruit! »

Cet environnement, Éloïse y veille à longueur d’année avec six bénévoles, dont Hannah Abarca, la responsable du développement communautaire qui entre tout juste dans le café.

«  Je me suis jointe à l’organisation en 2017 parce que je voulais jumeler mes passions pour le marketing et la musique, m’explique la jeune professionnelle. Ce dont je ne me doutais pas, c’est que j’y trouverais une deuxième famille! »

Mais pourquoi associer la musique aux filles et personnes de genre non-conforme, très précisément? Éloïse me répond que c’est parce qu’elles sont sous-représentées dans plusieurs domaines, notamment la musique. « On veut reconnaître que ce sont des jeunes qui font face à des obstacles particuliers, m’explique-t-elle. Avec un endroit exclusif à ces personnes, on crée un espace bienveillant et sécuritaire où elles peuvent être elles-mêmes. » Hannah renchérit : « Et la musique, c’est un exutoire créatif dans lequel les jeunes peuvent vraiment s’exprimer… »

Alors cet été, quatre employés rémunéré.e.s débarqueront sur le terrain et déploieront le plus rock des camps à une trentaine de jeunes qui, en sept jours, écriront, performeront et enregistreront leur propre chanson.

Fait impressionnant : là-dedans, certain.e.s arriveront sans savoir jouer du moindre instrument… !

Sept jours pour créer

Pendant une semaine, le département d’électroacoustique de Concordia accueillera donc 35 jeunes de 10 à 17 ans réparti.e.s en huit bands; un.e gérant.e et un.e coach par groupe; puis deux profs par instrument, pour un total de cinq instruments (guitare, guitare basse, batterie, clavier et voix)… « On a presque un ratio d’un.e bénévole par jeune », rigole Éloïse

Parce qu’en plus de tout ce beau monde, on compte aussi des gens voués à la logistique et d’autres aux relations aux artistes : « Ils forment en quelque sorte l’équipe des émotions, poursuit Éloïse. C’est certain qu’il y a parfois des clashs entre les participant.e.s, des petites crises de nerfs quand on écrit une chanson ou des émotions suscitées par des discussions, alors ils ont pour mission de désamorcer les situations délicates. »

Et concrètement, comment ça se passe, le camp? Comme dans mes plus grands rêves d’enfance (inassouvis) : les cinq premiers jours, les bands — formés par tranche d’âge — suivent des cours d’instrument en matinée et pratiquent en après-midi. Leurs journées sont également parsemées d’ateliers musicaux (par exemple sur l’écriture de paroles) et de réflexions importantes. L’heure du dîner est primordiale…

Au camp rock, le repas est fourni, et, chaque midi, des artistes locaux livrent une performance. Ensuite, on crée des groupes de discussion.

Éloïse m’explique : « On a un mandat de justice sociale et de féminisme intersectionnel, donc on jase d’anti-oppression : de racisme, d’homophobie, de sexisme, de capacitisme et de classisme. On forme des groupes avec les personnes qui partagent une même identité. On pourrait par exemple réunir les personnes racisées, question que ce ne soient pas elles qui portent la charge émotive de la discussion devant les personnes blanches. Puis pour donner les ateliers, on priorise les personnes queer, trans et racisées, car on veut montrer que c’est normal que ces personnes soient en position de leadership. En fait, on essaie de prioriser les voix marginalisées en tout temps. »

Vient ensuite le moment tant attendu : le spectacle. Le samedi, les jeunes se font coiffer et maquiller par des bénévoles de l’organisme The Hair Project, une initiative qui permet aux personnes en situation d’itinérance de se faire couper gratuitement les cheveux par des professionnel.les. Chaque groupe a ensuite droit à sa photo officielle! Suivent le test de son et la performance ultime devant famille, amis et membres de la communauté entassés dans le bar Ritz P.D.B.

Puis, pour terminer, le dimanche, chaque band dispose d’environ une heure pour enregistrer sa chanson. D’ailleurs, elles parlent de quoi, les fameuses chansons? Éloïse me répond en souriant : « Ça va de l’astrologie au féminisme, en passant par les conflits entre amis. Oh, et le thème de l’espace est récurrent! Il y a une ou deux chansons là-dessus chaque année. »

Elle me cite alors plusieurs paroles marquantes des dernières éditions, notamment ce refrain chanté par un groupe de jeunes de 10-11 ans : « C’est qui le scorpion qui m’a quitté.e? » et celui qui a fait pleurer les bénévoles par son savant mélange de candeur et de revendications : « No racism, no sexism, no homophobic speech! »

Beau, beau, beau.

L’inclusion dans ce qu’elle a de plus fort

J’ai un peu l’impression de discuter avec l’incarnation de la bienveillance. Au-delà de leur implication, il y a tout leur travail d’inclusion fait par l’équipe du camp qui pousse à l’admiration. Les lieux sont accessibles aux personnes en situation de handicap, les profits sont en partie donnés à des organismes qui œuvrent auprès de personnes autochtones et s’inscrire coûte 350 $, mais l’équipe offre sans question une bourse complète à toute personne qui en fait la demande…

En constatant tout le travail déployé bénévolement, je ne peux pas m’empêcher de me dire que la récompense au bout du camp doit être immense pour qu’Éloïse et Hannah se relancent dans une telle entreprise, année après année.

Cette dernière me le confirme en me partageant sa plus grande fierté : « Avant chaque camp, on organise un évènement pour que les jeunes et les bénévoles se rencontrent. L’an dernier, il y avait une fille en particulier qui était vraiment gênée. Elle ne voulait interagir avec personne pendant la soirée. Une semaine plus tard, elle était amie avec tout le monde et elle jouait de la guitare sur scène avec confiance… Ça m’a tellement touchée de voir une fille se transformer comme ça! Et elle revient cette année, ce qui me confirme qu’elle a vraiment aimé son expérience. C’est pour ça qu’on fait ce qu’on fait. »

Qu’est-ce que je vous disais, déjà? Ah oui!
Beau, beau, beau.

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