Malik Cocherel

Une virée au carnaval le plus hot des Caraïbes

De la soca, du rhum et (les plumes de) Rihanna.

L’invitation est tombée dans ma boîte Gmail début juin. «Rejoins-nous pour une expérience de carnaval exaltante au Crop Over à la Barbade.» Difficile à refuser. Surtout quand Tania, mon contact à Toronto du Barbados Tourism Marketing Inc (BTMI), m’informe que Rihanna pourrait pointer le bout de ses plumes au défilé. Tania me prévient aussi que je risque de ne pas beaucoup dormir, que je vais devoir enfiler une tenue de carnaval et que je serais le seul journaliste dans un groupe d’influenceuses/instagrammeuses.

 

L’atmosphère devient humide. Il flotte comme un parfum d’orgie dans l’air. Les danses se font plus sexuelles. J’apprends que le wuk-up est à la Barbade ce que le wine est à Trinidad ou le twerk à Cardi B.

Pas de quoi refroidir le bacchanalist (adepte de fêtes bruyantes où l’on danse et boit avec excès) qui sommeille en moi depuis trop longtemps et qui ne demande qu’à surgir de sa boîte au premier rhum punch. Trois mois plus tard, je me retrouve donc dans les West Indies à jumper au milieu de la nuit, avec le Native Band sur le son de Feting Family, le tube soca de Mikey. Une foule de fêtards défile derrière un imposant mur d’enceinte fixé à l’arrière d’un poids lourd qui se traîne lentement sur l’asphalte du Bushy Park Circuit, où Lewis Hamilton vient faire des tours de piste quand il est en vacances à la Barbade. C’est vendredi, et c’est l’heure du Foreday Morning Jump, le J’ouvert (street party) qui lance le compte à rebours avant le bouquet final du Grand Kadooment Day, l’événement le plus populaire des festivités du Crop Over qui s’étalent sur plusieurs mois, de mai à août.

Sur la piste, je croise des Jamaïcains de Bushwick à Brooklyn qui me jurent que le truc hot du moment à New York, c’est les soirées soca, bien plus que les dancehall parties qui se seraient terriblement refroidies. Même si je suis plus du genre à vibrer sur du Vybz Kartel que sur un riddim soca, je suis prêt à les croire, alors que l’ambiance monte encore de quelques décibels. L’aube se profile à l’horizon, le rhum Mount Gay, qui régalait déjà les soiffards au XVIIIe siècle, coule à flots dans des gobelets réutilisables taille XXL.

Dans la plus pure tradition du J’ouvert, tout le monde s’asperge gentiment de peinture. L’atmosphère devient humide. Il flotte comme un parfum d’orgie dans l’air. Les danses se font plus sexuelles. J’apprends que le wuk-up est à la Barbade ce que le wine est à Trinidad ou le twerk à Cardi B. Une vraie discipline qui obéit à des mouvements de hanche bien précis, et possède ses aficionados, tel «White Chocolate», cet anglais de Sainte-Lucie célèbre dans toutes les Caraïbes, et sur Instagram, pour son légendaire coup de rein, qui met beaucoup d’ardeur à la tâche sur le circuit de Bushy Park.

Après cette entrée en matière aussi instructive que fracassante, suivie de deux-trois autres fêtes, une sortie en catamaran, une visite du quartier historique de Bridgetown et un arrêt à St. Nicholas Abbey qui distille un rhum des plus divins, je me sens d’attaque pour le Grand Kadooment Day. Organisé le premier lundi du mois d’août, le défilé tant attendu sonne officiellement la fin du Crop Over.

Du temps où la Barbade était encore l’un des plus gros producteurs de canne à sucre au monde, les esclaves des plantations célébraient la fin de la récolte en paradant sur l’île avec une incroyable ferveur. La tradition s’est perpétuée au fil des années, même si aujourd’hui, le Crop Over est surtout connu pour être le carnaval où Rihanna défile, dans des tenues toujours plus exubérantes, sur les terres qui l’ont vu grandir.

Dès les petites heures du matin, les carnavaliers se retrouvent dans le quartier de Warrens, dans la paroisse de Saint-Michael, point de départ du Grand Kadooment. Dans leurs costumes colorés, faits de paillettes, plumes et bijoux incrustés, les groupes se préparent à suivre la bonne vingtaine de chars qui doivent prendre la route de Spring Garden jusqu’au Kensington Oval, le fameux stade de cricket à l’ouest de Bridgetown. De mon côté, je défile avec Aura Experience, le band monté par Rorrey Fenty, promoteur, rappeur et accessoirement petit frère de Rihanna. Certains sont prêts à payer des centaines de dollars pour jumper avec Aura et s’offrir le package qui inclut la tenue de carnaval, l’alcool à volonté, et la perspective de pouvoir approcher au plus près les plumes de la «Bad Gal Riri».

L’idole Bajan, promue au rang d’«ambassadrice extraordinaire et plénipotentiaire» de la Barbade en 2018, se sait attendue, après avoir manqué la précédente édition du Crop Over. «Elle ne vient pas juste pour moi ou pour Aura. Elle vient parce qu’elle est très attachée à la Barbade et aux gens qui vivent ici», me confie Rorrey, rencontré au détour d’un char, traînant sa dégaine de garde du corps, la casquette bien vissée sur la tête.

Alors que les camions poursuivent leur lente procession portée par d’imposantes barres de son, je fais la connaissance de Dj Payou, venu de Martinique avec son groupe de «French Soca Lovers» pour parader avec Aura. «C’est le meilleur band du Grand Kadooment, m’assure-t-il. Ça fait trois années de suite que je viens. Ce que j’adore ici, c’est la mixité, l’énergie, le partage. On a l’impression de faire partie d’une même famille. Si t’as jamais fait de carnaval dans les Caraïbes, je te conseille de commencer par le Crop Over. Ça donne une bonne idée de ce que peut être l’amusement à la caraïbéenne.»

À mi-parcours, le soleil est déjà haut dans le ciel de la Barbade. La chaleur se fait écrasante, mon esprit imbibé de rhum est au bord de la surchauffe. Les gamins recrutés par Rorrey pour servir des glaçons aux VIP mettent leurs sacs-glacières de côté pour aller se coller à des filles en bas résille. Joyanne du BTMI me propose de rejoindre la tente des officiels qui surplombe la route, pour voir défiler les sound systems. Pas forcément à l’aise à l’idée de croiser la première ministre de la Barbade, Mia Mottley, dans mon déguisement de Phœnix masquant à peine mes coups de soleil pris la veille lors de ma virée open bar en catamaran, je préfère poursuivre mon chemin au milieu d’une foule de plus en plus délurée.

C’est le moment choisi par l’interprète de Diamonds pour surgir de son mini-van, dans une robe rose à plumes qui fait forcément son petit effet. Le temps de claquer une photo avec Mia Mottley, Rihanna rejoint son frangin sur le char de tête d’Aura. Des dizaines de groupies se précipitent au pied du camion dans un soudain mouvement de foule, ruinant définitivement ma paire d’Air Max 1 que j’avais réussi à garder, jusqu’ici, miraculeusement immaculée. Mes amies influenceuses dégainent leur iPhone XS Max pour nourrir leur fil Instagram.

Décidé à sauver le peu de blanc qui reste sur mes Nike, je laisse filer devant moi la reine du carnaval, trônant sur son char, le cigare au bec. Je me retrouve à jumper avec un autre band, Zulu International. Les enceintes crachent le dernier hit du duo Leadpipe & Jus-Jay, Sometime, qui remporte haut la main le titre d’hymne le plus populaire de cette édition 2019 du Crop Over. Sur le bord de la route, des enfants de Bridgetown ramassent des bouts de costumes tombés sur le bitume pour se confectionner des déguisements de fortune.

Dans la dernière ligne droite qui mène au Kensington Oval, je passe Rihanna Drive, la rue où la star a grandi, et retrouve Jamar McNeil. À peine débarqué du Caribana, le DJ de Toronto et co-animateur de la matinale à CHUM FM vit son premier Grand Kadooment. «J’avais entendu tellement de bien de ce carnaval, mais le vivre de l’intérieur, c’est quelque chose», me dit Jamar, qui m’a réveillé le matin même à 6h en m’envoyant sur WhatsApp le son de Peter Ram, Good Morning. «Ce que j’aime avec ce carnaval, c’est qu’il traverse la ville. Les gens sont devant chez eux, sur des rochers ou des arbres, pour voir les groupes défiler. Tu plonges vraiment dans les entrailles de la Barbade. Il y a un côté très authentique. Tu sens que c’est le carnaval du peuple.»

En fin de parcours, mon groupe d’influenceuses est porté disparu. En attendant mon taxi, je tape la discussion avec Guido, un photographe argentin, qui m’apprend que je suis le sosie d’un crooner sud-américain dont j’ai malheureusement oublié le nom. De retour à l’hôtel, la nuit est depuis longtemps tombée. Ma FitBit affiche 30630 pas, 23,67 km, 424 minutes actives et 4936 calories. Complètement brûlé, je m’étale sur la plage. Une tortue marine s’avance péniblement sur le sable blanc pour venir pondre ses œufs. Je reste scotché devant ce spectacle d’une lenteur captivante de nature à me faire oublier les 130 et quelques BPM que je me suis mangé toute la journée, non sans avoir une dernière pensée émue pour mes Air Max 1.

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