Un voyage dans le temps émotif à l’Escogriffe pour Mara Tremblay

L'album « Le Chihuahua » fête ses 20 ans.

L’univers des spectacles dans les bars en est un qui appartiendra toujours à la jeunesse, d’une génération à l’autre. La proximité des corps, l’étroitesse de l’espace, les murs suintants criblés de souvenirs involontaires des auditoires précédents — toutes des choses charmantes dans la vingtaine qui vont devenir des montagnes à franchir à mesure que les années s’accumulent au compteur.

Il y a, dans un bar comme l’Escogriffe sur la rue St-Denis à Montréal, quelque chose comme une âme éternellement adolescente qui jette son ombre sur les prestations musicales. On n’y échappe pas, c’est le propre de l’ascension dans le métier — parfois les lieux font plus l’événement que les artistes sur scène.

C’est sur ces planches que s’est produit hier soir l’astre libre Mara Tremblay pour les vingt ans de son premier album Le Chihuahua. Le temps d’une soirée, elle a transporté avec elle son univers élargi afin d’offrir à une foule hivernale le passage du temps de ce premier pavé dans la marre, paru chez Audiogram en 1999.

Frappant aux portes de la cinquantaine, après sept albums et un autre en chantier, la lumineuse Tremblay s’était entourée de ses deux fils, à la guitare et à la batterie, ainsi que d’un groupe de jeunes amis musiciens aux cheveux approximativement peroxydés et à l’énergie contagieuse. Ce groupe à l’image du lieu, d’une charmante insouciance, venait offrir à ce voyage dans le temps de Mara une fenêtre ouverte sur l’avenir. De son propre aveu, elle espère que ce spectacle fera son petit bonhomme de chemin au gré des ambitions de ses jeunes musiciens.

Remarque, on la comprend de reprendre vie dans ce contexte. Ce premier disque de Mara est l’œuvre d’amitiés cultivées à l’époque au fil de ses rencontres et de ses collaborations. Sur scène, les éternels complices comme Fred Fortin et Olivier Langevin brillaient par leur absence. Heureusement, ils étaient incarnés par ces jeunes musiciens et les mots tendres et aimants d’une Tremblay plus près de la douce présence maternelle que de l’énergique rouquine au violon-mitraillette de l’époque. C’est d’ailleurs tout à son honneur de reprendre, avec un recul évident, ce disque extrait d’elle de façon viscérale avant de voir ses garçons devenir des hommes, ses amours des inspirations et ses chansons une carrière.

On sentait dans les mots de la chanteuse, tremblotante par moment, l’épreuve de revivre certaines des émotions brutes présentes sur ce disque, comme sur les pièces Le bateau ou T’es jamais partie, par exemple. En fait, on comprend mieux, un coup la poussière retombée, pourquoi elle a cédé le chant de plus de la moitié des morceaux à ses jeunes musiciens, se contentant souvent de retrouver brièvement son rôle d’accompagnatrice, de « fille de band », effacée malgré sa présence effervescente au centre de la scène. Ainsi, son fils Édouard reprenait quelques-uns des textes les plus écorchés de sa mère avec une douceur qu’on ne comprend qu’en observant les regards complices entre les deux, nourris par l’heureux mélange de la fierté maternelle et du désir d’émancipation de la progéniture qui ne pourra jamais nier l’héritage familial.

L’album devenait, le moment d’une prestation, un pont entre les générations.

Cette énergie sur scène s’est aussi transposée dans la foule qui, pour l’occasion, n’était pas qu’adolescente — bien au contraire. Des fans de la première heure se sont déplacés pour chantonner les hymnes rassembleurs de Tremblay tandis que de jeunes curieux se sont laissés border par l’incitation aux plaisirs charnels de Tout nue avec toi, notamment, ou encore l’urgence d’exister de la chanson titre Le chihuahua. L’album devenait, le moment d’une prestation d’environ une heure, un pont entre les générations où toutes les tempes, grisonnantes ou pas, battaient au rythme des mêmes hochements.

Ce n’était peut-être pas la performance musicale la plus étincelante de la fougueuse compositrice, mais c’est certainement l’une de celles qui restera le plus près de son cœur en raison de la proximité de sa famille, de ses amis et des chansons qui, vingt ans plus tard, ne lui appartiennent plus forcément comme elle l’a souligné bien involontairement en les cédant à ses fils, à son groupe et à son auditoire.

Vivre ce genre de communion à l’heure des cinq à sept interchangeables du centre-ville de Montréal, c’est précieux. Revivre cet album de Mara Tremblay, vingt ans plus tard, l’est tout autant. Si le spectacle revit et passe près de vous, n’hésitez pas une seule seconde, ne serait-ce que pour mesurer l’importance de la vie à hauteur d’une femme résolument inspirante qui transporte avec elle l’incarnation de l’amour avec toutes ses nuances et ses inévitables cicatrices.

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